Un coin du vieux Rouen, à la fin du XIXe siècle (© Gravure de Maxime Lalanne, extraite du livre « Rouen pittoresque », 1886. British Library )

 

Histoire. Au XIXe siècle, un journaliste plonge dans le Rouen des miséreux, autrement appelés « soleils »

Dans les années 1880, le journaliste Amédée Fraigneau se glisse parmi les « soleils », les miséreux de Rouen. Plongée dans un monde qui l’apitoie mais aussi le fascine.

Pour les besoins de son « reportage », Amédée Fraigneau s’est déguisé en « soleil ». Pourquoi désigner de l’astre éclatant ceux qui vivent dans la plus noire misère ? Le journaliste n’a pas trouvé la réponse. Son témoignage est néanmoins précieux, car il restitue, de l’intérieur, le « Rouen qui souffre, le Rouen des gueux et des meurt-de-faim, le Rouen des sans-travail et des sans-domicile ».

Rouen bizarre

« Quand l’ouvrier de Rouen, même le plus infime, veut désigner un individu brutal, paresseux et ivrogne, vivant au jour le jour et tellement déclassé qu’il a fini par former une classe à part, il dit avec dédain : “C’est un soleil !” ». C’est ainsi qu’Amédée Fraigneau, rédacteur au Nouvelliste de Rouen, définit ces individus marginalisés. Les soleils font partie des figures de Rouen. On les trouve un peu partout dans la ville, mais leur quartier général semble être la rue de la Savonnerie, entre la cathédrale et les quais.

À propos de ces hommes et femmes, l’auteur partage la plupart des clichés de ses contemporains : les soleils sont d’une crasse repoussante, ils sont minés par l’alcool, ils sont les principaux coupables de vols. Toutefois, de son « reportage », ressort aussi une certaine fascination pour ces exclus au point d’en écrire un livre Rouen bizarre.

Alcoolisme

Si les soleils sont tombés si bas, notre « reporter » accuse deux maux : la phtisie (une sorte de tuberculose) et l’alcoolisme. L’alcool est le baume universel. Celui avec lequel on se frictionne la peau pour guérir un bleu. Celui qui vous aide à noyer un chagrin ou, croit-on, à calmer une fièvre. Quelques gorgées sont un pis-aller quand la faim vous tenaille. Comprenez bien qu’on ne parle pas de boissons presque inoffensives comme le vin ou le cidre. Le soleil boit de puissantes eaux-de-vie, la terrible absinthe et le mystérieux phonsot, à la composition douteuse.

Cette consommation excessive fait la fortune des cafés notamment situés rue Eau-de-Robec. Ces établissements sont plutôt appelés des assommoirs tant les clients en sortent hébétés par la boisson.

Quand vient le froid

L’alcool permet enfin de se réchauffer. Mais quand l’hiver s’installe, le réconfort apporté par la boisson ne suffit plus. La nuit, le froid empêche les sans-abris de trouver le sommeil. Il faut donc marcher pour que les corps ne gèlent pas. Amédée Fraigneau décrit ces ombres qui parcourent les rues pendant que le reste de la population dort sous ses draps.

Les municipalités ont toutefois mis en place des structures d’accueil, notamment les chauffoirs publics. Un poêle à bois trône au milieu de salles remplies de lits de camp. Le soleil pourra y passer la nuit au chaud, quitte, faute de couches disponibles, à dormir par terre. Si le chauffoir est vraiment bondé, les malheureux se dirigent vers le poste de police ! Car, les nuits de grands froids, les policiers ouvrent gracieusement leurs cellules aux vagabonds frigorifiés. Tout ce monde doit déguerpir à l’aube.

Les pêcheurs de macchabées

À la manière d’un ethnologue, Amédée Fraigneau décrit les coutumes de cette population des bas-fonds. Vêtu d’une blousé déchirée, pipe aux lèvres, vieille casquette tâchée sur la tête, le journaliste se fond parmi les soleils. Il entre dans les assommoirs, entame des discussions avec ses camarades de comptoir, se laisse entraîner jusque dans les bouges du quartier Martainville.

Il essaie de comprendre. Comprendre d’abord le langage du soleil. Leur argot échappe à notre ethnologue. Ils ne parlent pas des policiers, mais des « roussins », ils ne disent pas qu’ils vont se coucher, mais « se bâcher ». Quand ils « font ballon », ils signifient qu’ils sont à jeun.

Amédée Fraigneau cherche aussi à comprendre leur moyen de subsistance. En les écoutant, le journaliste découvre une foule de petits métiers étranges : les pêcheurs de macchabées surveillent les eaux de la Seine dans l’espoir d’en tirer un cadavre (puisque cela donne droit à récompense). Les Gérards consacrent leur journée et leur nuit à chasser les chats pour les vendre à des fourreurs. Sur les quais, il y a aussi ceux qui fouillent les balayures afin d’en extraire les moindres grains de blé ou de maïs. La minuscule récolte pourra intéresser les propriétaires de poules.

Au milieu de ces pauvres diables, Amédée Fraigneau rencontre des intellectuels déchus, des poètes et des chansonniers. Et, à la suite de l’auteur, on se surprend, malgré les descriptions repoussantes, à vouloir s’attarder parmi eux.

 

Le cul-de-sac du Haut-Mariage, à Rouen (© Gravure de Maxime Lalanne, extraite du livre « Rouen pittoresque », 1886. British Library)

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© Daniel Caillet, 2018