Dès le XII e siècle et durant tout le Moyen-Âge, des rumeurs circulaient et insinuaient que des Juifs auraient profané des hosties. C’est en 1290 à Paris que se déroule l’affaire du prétendu « miracle des Billettes ». On disait alors qu’un juif avait « torturé » une hostie consacrée, sujet qui au fil du temps a inspiré nombre artistes pour leurs œuvres littéraires et iconographiques.

Trois vitraux datés de 1540-1550 environ et provenant de l’ancienne église rouennaise Saint-Eloi (devenue temple protestant en 1803), sont exposés au Musée des Antiquités. Leur lecture se fait de gauche à droite :

 1er et 2e panneau

Comment la bourgeoise porta Sa robe au Juif pour mettre en gage, Puys croyant au mauvais langage Du Juif, de sens se transporta.

Comment la bourgeoise seduicte Par le Juif a Dieu maledict, Luy accorda sans contredict De livrer l’hostie sans conduicte.

 3e et 4e  panneau

Comment la bourgeoise sans crainte La sainte Hostie au Juif livra, Qui puisse après lui délivra

L’habit sans argent ni contraincte.

Comment la mist dessus la table Et puis frappa l’Hostie au sang, Et de sa daigue détestable Trois foys en fit sortir du sang.

5e et 6e panneau

Comment la fame en la maison Du Juif pénétra par surprise, Au temps qu’il doit oultre raison

Et puis la sainte Hostie a prise.

Comment la femme a droict plaignante Contre le Juif, de sens rassis Porta l’Hostie non plus saignante Au prevost dans sa chaire assis.

 

 

 

 

… L’affaire dite du « miracle des Billettes », modèle de propagande anti-juive, défraya la chronique parisienne au 13e siècle, soit un siècle environ avant qu’une affaire semblable éclate à Bruxelles. C’est donc en 1290, à l’emplacement du sanctuaire des Billettes, sis rue des Jardins (actuellement : rue des Archives, 22-26, 4earrondissement), qu’éclata la version parisienne des « hosties profanées ». La voici. Un jour, une pauvre femme chrétienne déposa ses habits chez un usurier juif nommé Jonathas contre trente sous. Voulant les récupérer pour Pâques, mais n’ayant pas d’argent pour les payer, elle accepta d’apporter à Jonathas le « saint sacrement », soit l’hostie consacrée qu’elle recevrait le jour de Pâques. La pauvresse se rendit donc à l’église Saint-Merri, vint à la communion, puis apporta l’hostie consacrée, cachée sous sa langue, à son commanditaire. Aussitôt, dit-on, Jonathas perça sauvagement de son couteau l’hostie dont le sang gicla en grande abondance ! Ensuite, il est dit que le juif la jeta dans le feu, mais qu’elle en sortit non seulement sans avoir subi le moindre dommage, mais qu’elle se mit en outre à voleter dans la chambre du sacrilège ! Mais Jonathas n’avait pas dit son dernier mot : il parvint à s’emparer de l’hostie volante et la lança dans une chaudière d’eau bouillante. L’eau se changea alors soudainement en sang et l’hostie s’éleva à nouveau dans les airs, laissant bientôt apparaître l’image de Jésus crucifié… Ajoutons que c’est depuis cette époque que la rue des Jardins fut appelée la « rue où Dieu fut boulu », la « rue où fut bouilli le saint sacrement » ou encore, la « rue en laquelle le corps de Notre-Seigneur fut bouilli »…Sans penser à mal, un des fils de Jonathas, informa les enfants chrétiens du forfait qu’avait commis son père et c’est ainsi, dit-on, que le sacrilège fut découvert.

Un procès expéditif.

Il n’en fallut pas plus à la populace pour se jeter sur Jonathas et le livrer à ce qui en ce temps tenait lieu de justice. Jonathas fut promptement jugé et condamné à être brûlé vif (ou écartelé), en place de Grève (actuelle place de l’Hôtel de Ville). Cette exécution aussi cruelle que sommaire, perpétrée sur base d’accusations farfelues empreintes de la plus risible superstition, fit vraisemblablement le bonheur de bien des chrétiens endettés à l’égard de Jonathas. Philippe le Bel lui-même, le célèbre liquidateur de l’Ordre du Temple, fit d’ailleurs confisquer à son profit la maison du juif que l’on rebaptisa bientôt la « maison des miracles ». Quant à Belatine, la femme de Jonathas, et à ses enfants, ils n’eurent d’autre choix que de se convertir au christianisme. Superstition, bêtise et cupidité triomphèrent donc dans cette affaire, comme bien souvent…

L’origine d’un sanctuaire.

L’hostie profanée, quant à elle, fut, dit-on, retrouvée dans la maison de Jonathas et recueillie dans une écuelle de bois par une voisine qui l’emporta jusqu’à l’église Saint-Jean-en-Grève (jadis située entre l’Hôtel de Ville et Saint-Gervais), où le curé la fit exposer : l’hostie fut enchâssée dans un reliquaire en forme de soleil, en vermeil doré. Quant au couteau de Jonathas et à l’écuelle de bois dans laquelle fut transportée l’hostie, on les enchâssa dans des reliquaires d’argent. En outre, quelques années après avoir connu la célébrité grâce au prétendu « miracle de l’hostie », Saint-Jean-en-Grève reçut de Lyon une considérable moisson de reliques : bras et ossements de saints, fragments de parchemin, mitre, sermons… Autant dire qu’offrandes et dons affluèrent. Et de la « maison du miracle », qu’advint-il ? Un certain Régnier Flaming, bourgeois de Paris, entreprit, en 1295, de faire édifier à cet endroit, une chapelle expiatoire. Au 14ème siècle, à la chapelle primitive s’ajoutèrent les bâtiments d’une communauté religieuse, celle des frères Hospitaliers de la Charité Notre-Dame. Dès qu’ils furent installés, les religieux de la « maison du miracle », qui allait devenir le sanctuaire des Billettes, organisèrent des offices solennels de réparation. Les fidèles affluèrent bientôt dans ce lieu de pèlerinage en tel nombre qu’il fallut agrandir la nef ! En 1427, on adjoignit au sanctuaire un cloître, le seul cloître médiéval parisien qui ait survécu jusqu’à nos jours. Ce cloître est doté de belles arcades à voûtes flamboyantes et on peut le visiter à l’occasion d’expos temporaires ou de concerts qui s’y tiennent régulièrement. Le n°22 de la rue des Archives est aujourd’hui le siège de l’Eglise évangélique luthérienne de France (EELF). Le prétendu « miracle de l’hostie » fit donc l’objet d’un véritable culte articulé autour du sanctuaire des Billettes et de l’église Saint-Jean-en-Grève, et bien des siècles plus tard, on commémorait encore ce non-événement trois fois par an, notamment lors de processions solennelles qui parcouraient le chemin séparant Saint-Jean-en-Grève des Billettes. A ces occasions, on portait le reliquaire de l’hostie. Le « miracle » était également commémoré dans l’église Saint-Jean-Saint-François (rue Charlot n°6, 3e arr.).

La perpétuation d’un culte.

En 1325, une chanson populaire rapportait l’histoire du « miracle de l’hostie », de la manière suivante : « …en la Bretonnerie / A une petite abbaie / Que l’on apele Sainte-Crois / Dont les frères mettent les crois / Partie à blanc et à vermeil / De ce pas moult ne me merveil / Puis siet après une chapelle / Dédiée par miracle bele / D’un juif qui en son ostel / Bouilli le sacrement d’autel / Dont trouvez fu vermaus entiers. » En 1446, lors de l’une des processions solennelles, on implora la « divine providence » pour qu’elle mette un terme à la guerre de Cent Ans. Et en 1538, une procession, durant laquelle on porta le reliquaire de l’hostie, fut organisée à la demande de François Ier. On y adjoignit une représentation dramatique, « Le Mistère du Juif », retraçant les événements de 1290. Paolo Ucello s’en inspira pour composer une toile qu’il nommera « Le Miracle de l’hostie », conservé au musée d’Urbin. Etrangement, ledit « mystère » ne fait nullement mention de la femme qui remit l’hostie à Jonathas après l’avoir subtilisée, alors que du point de vue des juges chrétiens, son geste ne pouvait paraître que doublement sacrilège… Au 17èmesiècle, les Carmes succédèrent aux Hospitaliers (ou « frères Billettes ») et prirent dès lors le nom de « Carmes Billettes ». Sur l’origine de cette appellation de Billettes, les explications divergent. Le terme « billette » pourrait évoquer la forme des scapulaires portés par les religieux : il devait se référer à une pièce héraldique dite « billette », soit un carreau oblong deux fois plus haut que large. Mais ce nom de « billette » pourrait également provenir d’un petit billot de bois, enseigne du bureau de péage avoisinant le lieu du « miracle de l’hostie », dans le quartier Saint-Merry, rue des Jardins donc, soit l’actuelle rue des Archives comme nous l’avons déjà rappelé. Durant la Révolution, tous les objets liés au culte du « miracle de l’hostie » disparurent. Quant à l’église Saint-Jean-en-Grève, elle fut elle-même détruite au début de la période révolutionnaire (1791). Le sanctuaire des Billettes sera par contre reconstruit au 18ème siècle et sert, depuis 1909, au culte protestant.

Nous l’avons dit, le prétendu « miracle de l’hostie » était également célébré dans l’église Saint-Jean-Saint-François, sis rue Charlot n°6 (angle de la rue Charlot et de la rue de Perche), dans le 3e arrondissement. Il est dit d’ailleurs que, dans les années 1970, cet événement était encore commémoré, trois fois par an, tant dans l’église Saint-Jean-Saint-François que dans la chapelle de l’école de la rue des Archives… Un couvent de Capucins sera construit à l’emplacement  de l’actuelle Cathédrale Sainte-Croix des Arméniens (ex-église paroissiale Saint-François-d’Assise, ex-église Saint-Jean-Saint-François) entre 1695 et 1704. Sa chapelle, par contre, ne sera terminée qu’en 1715. Le couvent sera supprimé et loti à la Révolution, mais la chapelle, elle, devait subsister. En 1791, ladite chapelle devint l’église paroissiale Saint-François-d’Assise. C’est là, dit-on, que l’on trouva les ornements sacerdotaux demandés par Louis XVI juste avant son exécution. Ces ornements, qui serviront à l’abbé Edgeworth de Firmont, lors de la dernière messe que Louis XVI entendit au Temple, se trouvent ( ?) dans la sacristie. Fermée en 1793, l’église sera mise en vente et achetée par la ville en 1798. Elle sera finalement rouverte en 1803 (Concordat) sous le nom de Saint-Jean-Saint-François, le nom de Saint-Jean se référant à l’église Saint-Jean-en-Grève, détruite, comme nous l’avons déjà dit, en 1791, et dont le clergé assumera désormais l’administration de Saint-Jean-Saint-François. En outre, en 1828, lors de la reconstruction du chœur, on y transporta les boiseries revêtues d’or datant du 18ème siècle et provenant de l’ancienne église des Billettes. L’église Saint-Jean-Saint-François fut fermée en 1965, puis rouverte cinq années plus tard et affectée par la Ville de Paris, propriétaire des lieux, à l’Eglise arménienne, et rebaptisée Cathédrale Sainte-Croix des Arméniens. L’église devrait encore posséder huit (ou neuf) tapisseries (dans la nef) datant du 19èmesiècle et retraçant l’histoire de l’hostie profanée par Jonathas. Il s’agit de copies de tapisseries qui, jusqu’à la Révolution, ornaient l’église des Billettes. On a également retrouvé dans la sacristie un ostensoir à statuettes sur lequel figurent des scènes de la profanation de l’hostie. A noter aussi que des vitraux de l’église Saint Etienne du Mont (héritière de l’église Sainte-Geneviève, démolie entre 1801 et 1807 et située place Sainte-Geneviève, dans le 5arrondissement), datant du 16ème siècle, représentent également des scènes liées à cette légende de la profanation des hosties.

© Daniel Caillet, 2015