Enchères. Symbole du mobilier régional, l’armoire normande ne trouve plus preneur, éclipsée par le mobilier contemporain. Un crève-cœur pour la commissaire-priseur rouennaise Delphine Bisman.

Me Delphine Bisman ne mâche pas ses mots. « L’armoire normande est devenue une catastrophe », déplore la commissaire-priseur rouennaise. Ce « trésor » que les familles « se devaient d’avoir et de se transmettre » est aujourd’hui un meuble « dont on souhaite se débarrasser à tout prix ». À l’hôtel des ventes du Vieux-Palais de Rouen, nulle trace de la vénérable armoire à deux vantaux en chêne sculpté. « Nous n’en prenons pratiquement plus. Ça va prendre de la place, traîner pendant des mois, pour ne pas se vendre dans la majorité des cas », regrette Me Bisman, à qui il arrive toutefois d’en vendre une ou deux par an. « Dans de très rares cas, elles sont adjugées 300 ou 400 €. Mais la plupart d’entre elles ne trouvent pas preneur, même à 150 €. Et dire que ces armoires coûtaient 2 000, voire 4 000 € il y a quelques dizaines d’années ! »

VOLUME ET LUMIÈRE

Pourquoi un tel désamour de l’auguste meuble régional ? La commissaire-priseur identifie deux causes : « Les modes ont changé, les façons de vivre aussi. Aujourd’hui, les dressings plus fonctionnels ont remplacé les armoires. Les appartements sont aussi de plus en plus petits et bas de plafond. Une imposante armoire normande va prendre beaucoup trop d’espace dans une pièce. » De même, les goûts contemporains penchent pour une décoration minimaliste, qui évite les meubles très ouvragés, et privilégient les tons lumineux. « Les gens veulent de la clarté, du laqué blanc qui reflète la lumière ou, à l’inverse, des meubles très noirs. L’armoire normande au bois sombre se situe hélas entre ces deux préférences. »

Dans l’ouvrage Merveilleuses armoires normandes (Éditions Charles Corlet, 2014), le brocanteur Jacques Mahier identifie pas moins de 70 modèles de ce meuble ancestral, apparu au XVIIe siècle dans la région et devenu un trésor patrimonial d’une grande portée symbolique et affective. « On plantait l’arbre à la naissance de l’enfant pour le couper plusieurs années plus tard, quand la jeune fille était en âge de se marier. Des artisans locaux transformaient alors l’arbre en armoire de mariage, destinée à recevoir le trousseau et à accompagner la mariée dans son nouveau foyer », raconte Me Delphine Bisman.

Les armoires peuvent différer grandement d’une région – et même d’une ville – à l’autre. À titre d’exemple, elles sont beaucoup plus travaillées en Pays de Caux et plus sobres dans l’Orne. Les motifs sculptés varient aussi, comme en témoigne le spécialiste normand des meubles Doudard sur son site : aux classiques corbeilles de fleurs, couples de colombes et carquois de flèches s’additionnent souvent « gerbes de blé, râteau, cornes d’abondance, attributs des arts… » Des sculptures qui renseignent sur le métier du père ou, pour les plus riches d’entre elles, constituent un marqueur social pour les familles aisées.

Une époque révolue. Pour Me Bisman, l’espoir d’une reprise de l’armoire normande est très mince. « En règle générale, tout le mobilier français classique – XVIIIe, XIXe – a beaucoup de mal à trouver preneur et les prix s’en ressentent. La tendance aujourd’hui est au mobilier design des années 1950 à 1980. »

Paris Normandie

© Daniel Caillet, 2018