En septembre 1939, j’ai vraiment pris conscience de la réalité de la guerre, lorsqu’âgée de 7 ans, j’ai fait la queue avec ma mère sur les marches de l’ancien théâtre des Arts, situé au bas de la rue Grand-Pont : quelques mois auparavant j’y avais assisté à mon premier spectacle « Cendrillon ». Cette fois, il s’agissait de recevoir un triste cadeau : un masque à gaz ! J’ai eu un mouvement de recul quand il m’a fallu essayer cet objet hideux, que je n’ai d’ailleurs jamais utilisé, dieu merci.

Cependant, l’hiver et le printemps de 1940 ne m’ont pas laissé de souvenirs dramatiques…

J’étais élève de l’école primaire Marie Houdemare. Je savais bien sûr, que désormais la France était en guerre contre l’Allemagne, mais notre existence quotidienne se déroulait apparemment dans le calme, un calme trompeur…

« L’orage » éclata avec l’invasion de la Belgique. Mes parents hébergeaient alors un couple qui fuyait son pays…

A notre tour, nous sommes partis sur les routes par un temps magnifique avec l’angoisse d’être mitraillés par les « Stukas ». Mon père n’avait pu emporter qu’une mallette remplie de stylos, maigre partie du stock de notre librairie-papeterie. Nous couchions dans des fermes. Pour m’encourager à marcher, mes parents promirent de m’offrir une bicyclette.

Petit détail insolite, je portais une toilette peu appropriée à la situation. Une robe blanche confectionnée dans un double-rideau et un chapeau niçois.

A notre retour à Rouen, nous avons eu un choc.

De la rive gauche nous avons aperçu un champ de ruines qui s’étendait de la Seine jusqu’à la Cathédrale. Désormais nous pouvions voir notre appartement à l’entresol de l’immeuble des Anciennes Mutuelles, resté intact. C’était une vision surréaliste.

Cette fois, la guerre avait bel et bien commencé !

Peu à peu les restrictions alimentaires se faisaient sentir. Il fallait des tickets pour tout. Ma mère effectua courageusement d’interminables queues. Comme tout le monde nous avons eu du mal à chauffer l’appartement quand vint l’hiver.

En 1942, je crois, eut lieu la première rafle importante de juifs. J’avais une camarade de classe qui portait l’étoile jaune. Elle disparut un jour. Je me suis plus tard culpabilisée de ne pas m’être davantage interrogée alors sur cette absence étrange. Mais pouvais-je à dix ans, protégée par le silence des adultes, deviner vers quelle destination sinistre allait partir cette petite fille.

J’ai retrouvé beaucoup plus tard son nom, Régine Westein, sur une liste de victimes, lors d’une exposition organisée à l’hôtel de ville, concernant la déportation des juifs rouennais. Nous écoutions la radio, mais de toute évidence, les informations officielles étaient censurées. Très vite, mes parents comme de nombreux français réussirent à capter la BBC. Je garde le souvenir de ces mystérieux messages dont le sens nous échappait. Puis, un jour, sur ordre des Allemands, nos postes furent confisqués. La mairie qui les avait stockés nous les rendit à la libération. J’ai gardé précieusement ce vieil appareil en bois qui transmettait une voix lointaine : « Ici Londres, les Français parlent aux Français »…

Peu à peu commencèrent les alertes annoncées par de lugubres sirènes. L’angoisse nous étreignait alors. Parfois le bruit des avions était sourd parce qu’ils volaient très haut. Nous étions, je dois l’avouer, soulagés en pensant ce soir ils vont bombarder les villes allemandes ! Le climat de guerre suscite paradoxalement des réactions contradictoires, un égoïsme certain et en d’autres circonstances des actes héroïques. Il fallut respecter le black-out en calfeutrant les fenêtres avec d’épais rideaux afin qu’aucune lumière ne vint rompre l’obscurité. Le couvre-feu obligeait les Rouennais à rentrer chez eux de bonne heure, même en été, alors qu’il aurait fait si bon se promener le soir.

Parfois, lorsqu’avaient eu lieu des attentats contre des officiers allemands, l’heure était avancée. C’était une punition légère en comparaison des terribles représailles qui frappaient les otages désignés quand on ne retrouvait pas les auteurs véritables.

En 1943, je suis tombée gravement malade : la diphtérie. Auparavant, comme de nombreux enfants, j’avais attrapé la gale et, je l’avoue, j’avais même eu des poux ! Ce qui vexa beaucoup ma mère. Notre médecin, inquiet, fit un appel à un spécialiste le docteur Jousseaume qui accepta de se déranger. Je lui ai conservé une infinie reconnaissance pour ce geste exceptionnel. Son diagnostic fut réservé : « On ne pourra la sauver qu’en pratiquant de toute urgence des piqûres antidiphtériques. »

Mon père, sans hésiter, prit un risque certain en partant le soir même dans la rue du Gros-Horloge plongée dans l’obscurité. Il était en effet interdit de circuler la nuit après le couvre-feu auquel j’ai déjà fait allusion.

Il sonna à la porte de la pharmacie des deux palmiers. Elle existe toujours. A l’époque son propriétaire accepta courageusement de l’emmener jusqu’à une réserve. Miracle, il restait quelques ampoules du précieux médicament. Le docteur avait recommandé à mes parents : « Ne vous approchez pas trop de votre fille, elle est très contagieuse ». Le lendemain, un bombardement nous obligea à descendre dans la cave. Mon père me prit dans ses bras, tant j’étais affaiblie. Enveloppée dans un édredon je m’agrippais à lui terrorisée. Il a dû respirer des microbes mais il ne s’en est pas soucié.

J’avais beaucoup maigri et l’alimentation devenait un problème de plus en plus difficile à résoudre. Nous avions la chance de connaître de sympathiques cultivateurs qui avaient une ferme près d’Auffay. Ils proposèrent spontanément que ma mère et moi allions passer une semaine ou plus chez eux.

Nous avons pris le train, anxieuses, car il y avait une batterie de mitrailleuses allemandes sur le wagon de tête, prêtes à riposter à d’éventuelles attaques en piqué d’avions anglais.

Arrivés sans encombre à Auffay, nous avons trouvé notre ami, Monsieur Delamare qui nous attendait avec une voiture à cheval. La petite citadine que j’étais découvrit un paradis : la campagne ! La nourriture y était abondante. Ce fut une période merveilleuse qui me permit de me rétablir.

De retour à Rouen, hélas, les alertes étaient de plus en plus fréquentes.

Sur la place de la Cathédrale, nous voyions souvent défiler des régiments allemands. Les soldats étaient jeunes et blonds et chantaient avec enthousiasme des hymnes martiaux qu’accompagnait le martèlement des bottes. Nous ressentions alors davantage l’amertume de notre défaite mais, je l’avoue, quand on a dix ans, l’imagination permet de s’évader de ce climat dramatique. Avec une petite amie de classe dont les parents tenaient une épicerie accolée curieusement aux murs de l’église Saint Pierre du Châtel, je me promenais dans les ruines. Elles étaient devenues pour nous un vaste jardin où poussaient des herbes sauvages.

Un jour, mes parents ont dû comme les autres commerçants de la place fermer exceptionnellement le magasin dans l’après-midi. Derrière nos fenêtres, nous avons aperçu un groupe d’officiers supérieurs allemands aux longues capotes. Devant l’immeuble où se trouve maintenant le Syndicat d’Initiative, ils admiraient la cathédrale. On sut plus tard qu’il s’agissait du maréchal Göering et de son état-major.

En 1943, j’ai passé mon BEPP petit examen qui me permettait d’entrer en sixième au lycée Jeanne d’Arc. Les cours avaient lieu au lycée Corneille, l’après-midi pour les filles alors que les garçons venaient le matin. Pas question à cette époque de nous mélanger !

Pour me récompenser de mon succès (bien modeste) ma mère m’emmena déguster une glace (un luxe !) chez D’Héran, une pâtisserie très connue alors, rue des Carmes.

Il était de plus en plus difficile de trouver de la nourriture, je l’ai dit. En classe, on nous distribuait des biscuits vitaminés au goût acide et écœurant. Ma tante Marie, qui vivait alors avec nous, me confectionnait chaque jour un petit plat avec les moyens du bord. Elle me prépara un jour du rutabaga. Quelle ne fut pas sa surprise en m’entendant m’esclaffer : « Comme c’est bon ! ».

Ainsi que le poste de radio, j’ai conservé le petit plat, souvenir d’une tante généreuse qui, comme ma mère, se privait pour que je mange à ma faim. Je l’ai su plus tard.

Le 18 avril 1944, vers 18 heures, un ami de mon père, typographe au Journal de Rouen, vint nous prévenir que des rumeurs alarmantes circulaient. La Résistance aurait été informée qu’un bombardement important devait avoir lieu, la nuit même, sur la gare de triage de Sotteville et sur les ponts ! Mon père, de nature optimiste, et peut-être pour calmer l’angoisse de ma mère déclara : « Il ne faut pas croire tous les racontars ». Hélas, c’était vrai.

Vers 23 heures, une première vague de bombardiers anéantit une grande partie de Sotteville, non seulement les installations ferroviaires mais la cité où vivaient les familles des cheminots. Un peu après minuit, je crois, une seconde alerte eut lieu. « Dormez » conseillait mon père. Ma mère, affolée, nous obligea à descendre dans la cave-abri au second sous-sol avec les autres habitants de l’immeuble des Anciennes Mutuelles. Heureusement car une armoire à glace tomba sur mon lit. Mon père qui faisait preuve d’un sang-froid extraordinaire dut maitriser un homme, encore jeune, qui était devenu littéralement fou de peur.

Brusquement, un violent courant d’air balaya nos jambes. Nous avons tous hurlé et cru réellement notre dernière heure arrivée. Miraculeusement, la torpille tomba quelques mètres plus loin. Mon père nous fit remonter précipitamment et alla chercher des vêtements. Réfugiés dans notre magasin, nous respirions un air saturé de phosphore. Mais où étaient donc nos masques à gaz ? Dans la panique, nous avions oublié de les emporter. A vrai dire, je ne suis pas sûre que nous aurions eu le courage de les enfiler.

Mon père souleva difficilement le rideau de fer gondolé et nous avons aperçu sur la place un trou creusé par une bombe, tout près. Un ami venu voir si son magasin, rue aux Ours, était encore debout, eut pitié de nous. Il nous emmena tous les quatre nous réfugier chez lui, route de Neufchâtel, hors de la zone sinistrée. Nous avons traversé notre ville en passant au milieu des décombres et des incendies. Une vision d’horreur.

Comment ne pas évoquer l’héroïsme des pompiers qui, sans relâche, pendant des heures et des heures, aidés par leurs collègues venus de toute la région et même de Paris, luttèrent contre le feu. Rue du Docteur Rambert, une plaque rappelle le sacrifice de plusieurs d’entre eux. De même, sur un mur de la Halle aux Toiles, un hommage est rendu, à juste titre, aux membres courageux, voire héroïques, de la défense passive. Ils soignèrent les blessés que l’on devait ensuite évacuer vers les hôpitaux débordés et déterraient les cadavres.

Comment avons-nous pu sortir indemnes de cet enfer ? Une chance exceptionnelle que d’autres n’ont pas eu mais le traumatisme moral fut terrible et durable. On a évalué à environ 900, le nombre des victimes.

Le Théâtre Français, place du Vieux-Marché, où nous avions entendu de si beaux concerts, dont un récital de la célèbre violoniste Ginette Neveu, fut entièrement détruit. Une heure auparavant, il était rempli d’un public venu voir Cécile Sorel.

Des hauteurs de la ville, il parait que le « spectacle » si j’ose m’exprimer ainsi, était tragiquement féérique et apocalyptique. On y voyait comme en plein jour à cause des fusées que lançaient les avions pour éclairer les cibles. Le lendemain matin, ma mère encore sous le choc de cette nuit dramatique entendit comme dans un rêve chanter les oiseaux. Elle s’étonna. Il y avait donc encore des oiseaux ! Plus sages que les hommes, ils célébraient le printemps en ce mois d’avril.

Mais le cauchemar n’était pas fini. La dernière semaine de mai porte le nom sinistre de « semaine rouge ». Tous les jours eurent lieu des bombardements dont ceux qui détruisirent une partie de l’église Saint Maclou et anéantit Saint Vincent. Sur mon petit agenda, j’ai noté cette phrase surprenante : « Tous les jours des bombardements, rien d’extraordinaire ». C’était devenu la routine pour une petite rouennaise de douze ans. C’est alors, je crois, qu’eut lieu un épisode particulièrement horrible qui est resté dans la mémoire des Rouennais les plus âgés : la mort affreuse des réfugiés noyés dans les caves de l’immeuble des Douanes, sur le quai, envahies par les eaux. Une tragédie que les jeunes générations ne doivent pas oublier, me semble-t-il.

Le 6 juin, au matin, après une nuit pendant laquelle le bruit incessant des avions nous terrorisa (Que se passait-il ?), nous avons appris chez nos amis qui écoutaient la BBC la nouvelle tellement attendue : le débarquement en Normandie. J’ai noté sur mon petit agenda : « Bravo ».

Route de Neufchâtel, nous avons assisté à la retraite de l’armée allemande. Les camions remontaient vers le nord emmenant des blessés qui gémissaient et râlaient. Je dois l’avouer, même s’ils étaient nos ennemis, ces hommes nous faisaient pitié. Ils n’étaient pas tous des nazis. Enrôlés de force à la fin, très jeunes ou trop âgés. Sur la rive gauche eu lieu un véritable massacre. Un rassemblement de camions allemands ne peut passer la Seine dont les ponts avaient été détruits. Il fut anéanti par l’aviation anglaise. Un carnage dont réussirent à s’échapper quelques soldats qui traversèrent le fleuve en barques et durent probablement être fait prisonniers.

Fin août, nous avons vécu un moment de joie indescriptible. Toujours du haut de la route de Neufchâtel d’où nous avions vu le poignant spectacle de l’incendie de la Tour Saint Romain, nous aperçûmes ce que nous espérions revoir depuis quatre ans. Le drapeau français hissé par les Canadiens sur le château d’eau de Bonsecours.

Après les Allemands, les libérateurs de notre ville meurtrie remontèrent à leur tour cette route de Neufchâtel. Nous les avons applaudis avec joie et reconnaissance tout en attrapant au vol les cigarettes et le chocolat qu’ils nous lançaient.

Il nous a fallu trouver, non sans mal, un autre appartement et mes parents rouvrirent le magasin en partie sinistré.

En octobre, je suis retournée au lycée qui avait réintégré les locaux de la rue Saint Patrice (l’ancien hôtel d’Arras), occupés par les Allemands pendant quatre ans. Les restrictions de toutes sortes durèrent longtemps, mais l’essentiel pour nous, c’était de ne plus entendre, la nuit, les sinistres sirènes. Il y eut cependant encore une épreuve : apprendre l’inconcevable, l’inimaginable, l’horreur de ce qui s’était passé dans les camps de concentration, Buchenwald, Auschwitz, Dachau. En France, on découvrit un nom qui fit frissonner à tout jamais : Oradour-sur-Glane.

Mon père fut profondément bouleversé en apprenant le décès à Flossenbürg de son ami de jeunesse à Bolbec, René Dragon, dont une rue porte désormais le nom à Rouen. Il était un des chefs de la résistance dans la région et fut arrêté, sur dénonciation, fin mai 1944. C’est son fils Claude qui fut choisi pour recevoir la Légion d’Honneur décernée à Rouen, ville martyre. Il avait à l’époque douze ans.

Des années furent nécessaires pour que s’achève la reconstruction des quartiers sinistrés et que la cathédrale, gravement endommagée soit enfin rendue au culte. Il faut mentionner ici le courage de Georges Lanfry et de son équipe qui, au péril de leurs vies, la sauvèrent pendant les bombardements de mai 1944.

Longtemps flotta dans le centre de la ville en chantier l’odeur si caractéristique des ruines. Plus de soixante-cinq ans après, je la reconnaitrais immédiatement, j’en suis sûre.

En quatrième, au lycée, j’ai choisi sans hésitation l’allemand en seconde langue. Pendant l’occupation, tous les français en comprenaient quelques mots : Achtung, Kommandantur Nicht, Kartoffeln et surtout, surtout Verboten. Mais cette langue vociférée par des fanatiques, ne fut-elle pas d’abord celle de Bach, de Beethoven, de Schubert ?

Logiquement, mes parents, ma tante et moi aurions dû périr dans la cave, la nuit du 19 avril 1944. Le sort nous fut favorable. Mon père réutilisa la seule pièce demeurée intacte dans notre appartement sinistré pour y créer une galerie de tableaux. Conséquence inattendue de la guerre. Sans moyens financiers, mais avec un enthousiasme indéfectible, il défendit les peintres, alors inconnus qui devinrent célèbres sous le nom d’Ecole de Rouen.

Ma mère termina sa vie à cent un ans et neuf mois en l’an 2000.

La petite fille qui, comme les autres enfants de la génération ne vit pas la mer pendant quatre ans et réclamait une orange introuvable lors de la diphtérie, put exercer le métier qu’elle aimait, la librairie. Mais il lui aura fallu du temps, beaucoup de temps, pour que l’Allemagne redevienne la patrie de Goethe et Schumann après avoir complètement banni les œuvres de Mendelssohn, Heine et tant d’artistes juifs.

C’est tardivement que j’ai foulé son sol. Deux séjours en Forêt Noire avec des cousins. J’y remarquais des hommes âgés aux cheveux blancs et je ne pouvais m’empêcher d’évoquer les jeunes soldats vainqueurs qui défilaient place de la Cathédrale. Ils chantaient si bien ! Grâce à des amis communs, j’ai fait la connaissance, il y a quelques années, d’Egon et de son épouse. Il a mon âge et a subi les bombardements de Hambourg. Francophile et antinazi, il est venu aussitôt après la guerre découvrir cette France qu’il aimait et je fus sincèrement émue de l’entendre me dire : « Mon cœur battait pour elle ». Jamais je n’aurais imaginé en 1944 recevoir un jour chez moi un allemand que ma mère, très âgée, félicita de son français quasi parfait.

Autre paradoxe : ce furent nos alliés les Anglais qui effectuèrent les terribles bombardements destinés à préparer le débarquement en Normandie, en détruisant les voies de communications et les ponts avec comme conséquence, ce que l’on appelle pudiquement les dommages collatéraux. Ma mère a failli être la victime d’une de leurs torpilles, alors que mon arrière-grand-mère était anglaise et qu’elle avait des cousins à Londres.

En allant à Prague avec des amis, nous avons emprunté les autoroutes qui traversent le sud de l’Allemagne. Un panneau a retenu particulièrement mon attention : « Nürnberg », la ville où se déroula un sinistre procès. A Prague, j’ai visité la « Bertramka ».

Cette demeure pleine de charme devenue un musée où Mozart séjourna souvent chez ses amis Duschek. Il y composa parait-il le dernier acte de « Don Juan ». Mozart, qui naquit allemand avant que Salzburg ne devienne une ville autrichienne, un allemand particulièrement cher à mon cœur.

Avant de conclure ce récit où j’ai relaté tant d’évènements tristes, voire tragiques, je tiens à souligner que pendant l’occupation, il y eut des moments de détente. On a chanté. Je me souviens de cette romance aux paroles sentimentales qui faisait mes délices. Avais-je très bon goût ? « J’attendrai le jour, j’attendrai la nuit, j’attendrai toujours ton retour ». On a sans doute ri parfois. Les femmes déployaient des trésors d’ingéniosité pour être élégantes, sauvegardant ainsi la tradition des françaises.

On lisait beaucoup et on allait au cinéma. Ma mère m’emmenait assister à des opérettes interprétées par une petite troupe dont j’ai oublié le nom dans un modeste baraquement. Ainsi j’ai découvert avec passion les saltimbanques, les mousquetaires au couvent. Passion mêlée de peur. « Pourvu qu’une alerte ne vienne pas interrompre le spectacle et ne nous oblige à nous réfugier dans l’abri le plus proche ». Toujours la peur en toile de fond mais aussi la faculté d’apprécier les moindres moments de plaisir.

Des sobriquets d’un goût parfois douteux furent employés pour désigner les soldats allemands. Sans doute une revanche de l’esprit français frondeur pour occulter la réalité. Nous vivions « sous la botte » selon l’expression de l’époque.

Nouvelle adhérente de P’tit Pat’ Rouennais, je remercie Monsieur Caillet de m’avoir suggéré de raconter mes souvenirs d’enfance, à Rouen, pendant la guerre, une évocation que, j’espère aussi sincère que possible.

Je souhaite la dédier aux victimes des bombardements pour lesquelles le temps s’est brutalement arrêté, à jamais perdu, une nuit de printemps, la nuit du 19 avril 1944.

 

© Daniel Caillet, 2014 – Récit confié à Daniel Caillet par Françoise Menuisement en novembre 2009.