Sursis pour le « petit château de Navarre » à Évreux

Le petit château de Navarre ne pourra pas être détruit au cours des 12 prochains mois

Patrimoine. L’instance de classement au titre des monuments historiques déposée par la ministre de la Culture interdit l’institut catholique de l’Immaculée de détruire le « petit château de Navarre » pendant un an.

L’établissement catholique de l’Immaculée, à Évreux, va devoir revoir ses plans concernant le devenir du « petit château de Navarre», voué à la destruction. Sollicitée par Thierry Coudert, le préfet de l’Eure, la ministre de la Culture Françoise Nyssen a pris une instance de classement au titre des monuments historiques – lire nos éditions du 3 octobre.

« Ces instances de classement sont assez rares, convient le préfet. Cette procédure se justifie par l’intérêt apparent de l’élément patrimonial et par le risque que ce château soit démoli dans les prochains jours. Dans une ville comme Évreux, qui a beaucoup été détruite pendant la guerre, il est important de préserver ces bâtiments qui témoignent du XIXe siècle. Il faut que ce quartier garde une identité. »

La décision de la ministre induit que le bâtiment bénéficie, pendant un an, du même statut que s’il était classé. « Cela oblige les propriétaires à ne pas le démolir, à le laisser en l’état et à faire des travaux en cas de péril, résume Thierry Coudert. Cela les oblige également à réfléchir à son devenir, le vendre par exemple. »

« On subit un peu les excès passés »

Animé par le désir de « préserver un élément fort du patrimoine », le préfet s’est déjà rendu sur place « à plusieurs reprises » en compagnie de l’architecte en chef des Bâtiments de France de l’Eure. « Il est très dégradé à l’intérieur. Une partie s’est un peu affaissée mais ne menace pas de s’écrouler », explique Thierry Coudert.

Yves Legendre, directeur diocésain responsable de l’enseignement catholique dans l’Eure, affirme pourtant que le « bâtiment s’enfonce progressivement. Il faudrait reprendre toutes les fondations. D’après les estimations qui avaient été faites, il faudrait 2 M€ simplement pour empêcher l’enfoncement. L’enseignement catholique n’a pas les moyens et ce classement ne répondra pas à la problématique », estime-t-il.

Le choix de démolir le petit château de Navarre n’a pas été fait de gaîté de cœur, rappelle Laurent Loubière, le directeur de l’Immaculée : « Il a un intérêt sentimental, affectif, pour nous. Nous sommes attachés à l’emblème qu’il représente et aux origines de l’Immaculée. » Lorsque la décision de fermer le château a été prise, en 2004, « l’édifice était déjà dans un triste état. Des études avaient été réalisées afin d’estimer le montant de la rénovation. Des aides avaient été demandées aux collectivités qui n’ont pas abouti au moment où c’était jouable. À Évreux, il y a eu beaucoup de vieux bâtiments pour lesquels la démolition a été actée. Dans le passé, on a laissé tomber du patrimoine qui avait peut-être plus d’intérêt historique que ce château. On subit un peu les excès passés », estime le directeur.

Si, dans un an, le petit château de Navarre est classé monument historique, l’institut catholique pourra bénéficier de subventions de l’État. Mais « nous sommes avant tout un établissement scolaire, rappelle Laurent Loubière. Notre rôle est d’entretenir l’outil pédagogique et d’offrir les meilleures conditions d’enseignement aux élèves. Nous ne sommes pas là pour faire de l’immobilier. »

L’Organisme de gestion de l’enseignement catholique (Ogec), propriétaire des murs, dispose désormais de moins d’un an pour prendre une décision. Pour Yves Legendre, revendre ce bâtiment semble « compliqué » car « il est au cœur de l’établissement et il n’y a aucun accès spécifique ».

 

Au chevet du patrimoine

Alexandra Sobczak, présidente de l’association Urgences patrimoine, est à l’origine de la pétition adressée à la ministre de la Culture et disant « non à la destruction du petit château de Navarre ».

Depuis la création de son association, il y a trois ans, cette ancienne antiquaire milite quotidiennement pour la sauvegarde du patrimoine français, à coups de pétitions et d’appel aux dons ou au mécénat.

L’attention de cette quadragénaire, installée depuis peu en Seine-Maritime, a été récemment attirée sur ce dossier. Après s’être rendue à Évreux, elle a rédigé la pétition qui, en cinq jours, a réuni 2 000 signatures. Elle en est aujourd’hui à 2 253.

Bien que la ministre de la Culture ait décidé de prendre une instance de classement, le combat de cette mère de famille ne s’arrête pas pour autant. « J’envisage de rencontrer le préfet de l’Eure. C’est un peu une première de voir un représentant de l’État appuyer une telle décision de ne pas démolir », apprécie-t-elle.

Alexandra Sobczak compte également être force de proposition : « L’association a pour objectif de faire de la médiation et de trouver des solutions ensemble pour remettre en état, explique la présidente. Je n’ai pas la prétention d’avoir des solutions mais je souhaite faire quelques propositions auxquelles les protagonistes n’auraient pas pensé. On peut envisager des chantiers-école pour assurer des travaux d’urgence, faire appel au mécénat de compétence. Le bâtiment peut être vendu ou loué avec un bail emphytéotique à une fondation qui en assumerait la réhabilitation… »

Alexandre Sobczak espère pouvoir exposer ses idées à l’Organisme de gestion de l’enseignement catholique, propriétaire des murs.

www.urgencespatrimoine.fr

 

UN PEU D’HISTOIRE

La dernière propriétaire du petit château de Navarre était Marthe Léontine Réveilhac, née en 1874 dans l’Essonne. Ses parents s’étaient installés à Évreux en 1883. Dix ans plus tard, son père avait acheté l’édifice situé avenue Aristide-Briand, qu’il avait légué à sa fille en 1936.

Très pieuse, Marthe Réveilhac a fait don du bâtiment à la communauté des sœurs de Sainte-Marie-de-Torfou en 1938, afin d’en faire un lieu d’enseignement et d’éducation pour les jeunes filles. Ainsi est né l’institut de l’Immaculée, qui compte aujourd’hui 1 042 élèves de la maternelle à la 3e.

Marthe Réveilhac est décédée en 1959 à l’âge de 85 ans. Elle est inhumée au cimetière Saint-Louis, à Évreux. Son nom a été donné à la place de l’église de Navarre en 2015, après que l’établissement de l’Immaculée en avait fait la demande à la municipalité.

 

Paris Normandie

© Daniel Caillet, 2017