Compte-rendu d’Elisa (secrétaire de P’tit Pat Rouennais).

Conférence-débat organisée par la Fondation du Patrimoine le 9 novembre 2013 : « La sauvegarde et la valorisation du patrimoine », un atout pour le développement  des territoires.

Débat animé par Serge VAN DEN BROUCKE, rédacteur en chef de la revue Atrium Construction.

En présence de Frédéric NÉRAUD, directeur général de la Fondation du Patrimoine.

Intervenants :

  • Lionel WALKER, maire de Saint-Fargeau Ponthierry (Seine-et-Marne, 77)
  • Dominique FÉDIEU, maire de Cussac (Gironde, 33)
  • Claude DUVAL, maire de Mellé (Ille et Vilaine, 35)
  • Francis LEGRAND, président de la communauté des communes de Haute-Saulx (Meuse, 55)
  • Anthony KOENIG, chef de projet urbanisme pour la ville de Joinville (Haute-Marne, 52)

NDLR : Pris par le temps, le débat s’est fini avant que le public ait pu intervenir et poser des questions. J’ai trouvé cela très dommage, car nous avions devant nous des élus qui avaient mis en place des projets malgré des situations financières pas toujours évidentes, preuve s’il fallait l’apporter, que la volonté politique est d’une grande importance pour mener à bien des projets (et cette remarque est valable pour n’importe quel type de projet).

Un peu plus d’une semaine s’est écoulée entre la tenue du débat et le moment où j’ai pu mettre au propre mes notes en les corrigeant et les complétant. Il se peut néanmoins qu’il subsiste quelques erreurs. Si vous en avez connaissance, n’hésitez pas à me les signaler pour que je puisse rectifier mon article. Ce ne sont évidemment pas des retranscriptions au mot près (je n’avais que mes notes, pas d’enregistrement du débat) mais je veux surtout faire ressortir les grandes idées de chaque intervention.

Introduction par Frédéric NÉRAUD :

Le patrimoine, un atout pour le développement des territoires. Une prise de conscience se développe dans la plupart des régions. Les actions de sauvegarde et de mise en valeur répondent à différents enjeux : urbanistiques, mais aussi économique et social. Il y a en effet des répercussions directes sur le secteur du bâtiment.

En 1996, les chiffres de l’INSEE annoncent que pour 1,5 million investis sur le bâti ancien, quarante-cinq emplois directs sont créés ou maintenus dans le bâtiment. Nous pouvons aussi prendre en compte les actions de formation, d’insertion et de transmission des savoirs. Et puis il y a les emplois induits, qui concernent les métiers de la culture et du tourisme.

Il ne s’agit pas toujours de restaurer pour restaurer mais donner une seconde vie aux murs. Et celle-ci va être créatrice d’activités. La Fondation soutien les collectivités, associations…. qui s’appuient sur le patrimoine pour donner une nouvelle dynamique au territoire.

Serge VAN DEN BROUCKE : son intérêt pour l’architecture patrimoniale vient du fait qu’au-delà de l’exercice de style (remarquable) il y a aussi les fantômes (ceux qui y ont vécu…) qui hantent les murs. Donc donner une nouvelle vie, c’est agir pour la continuité de l’histoire.

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Lionel WALKER : réhabilitation d’un patrimoine industriel (Usine Leroy)

L’entreprise Leroy est créée en 1842 à Paris. Expropriée de ses locaux parisiens, elle arrive à Saint-Fargeau en 1914 et se développe entre la Seine et le chemin de fer jusque dans les années 1980. Les bâtiments ont été conçus par l’architecte Paul FRIESÉ. Après avoir été la première entreprise de papiers peints en France, la crise pétrolière, ajoutée à une baisse des ventes et des choix artistiques et commerciaux discutables, sera fatale. La faillite a lieu en 1982, fermeture de l’usine (le maire en était le patron).

En 1995, Lionel WALKER est élu pour son premier mandat. Il s’est rapidement intéressé au site sur lequel se trouve une machine capable d’imprimer vingt-six couleurs en même temps, un record à l’époque de sa conception en 1877 pour l’Exposition Universelle de 1878. Elle est unique au monde. La ville a acquis le bien qui a été classé au titre objet des monuments historiques par arrêté du 23 mars 2003.

Pour la reconversion du site, on a conçu un projet culturel qui manquait à la ville. En 1995, la faillite de l’usine n’est pas encore cicatrisée et reste encore dans bien des têtes. Il faut créer une nouvelle identité en intégrant l’aspect patrimonial. Le projet a véritablement été lancé en 1997 et l’inauguration a eu lieu en 2010 en présence de Frédéric NÉRAUD, Catherine DENEUVE et trois milles personnes.

La friche devient un nouveau centre-ville élargi et permet à la population de se réapproprier à la fois l’ancien site industriel et les bords de Seine.

Il y a aussi la volonté de mettre en place une identité touristique et l’ancienne usine devient un élément de « marketing territorial ». Le projet a été intitulé « Les vingt-six couleurs » et un artiste coloriste se charge, autour de la lumière et de la couleur, de créer cette identité qui devient aussi celle de la ville.

Il y a aussi eu des rencontres avec des industriels de l’impression (pas que pour le papier peint, mais aussi concernant des nouvelles techniques, de nouveaux développements). En effet, un centre de formation industrielle unique en France et en Europe se développe à Ponthierry (dix-huit millions d’Euros investis dont quatre millions d’apport public). Le projet a déjà été présenté à des chefs d’entreprise étrangères (Suède…).

Dans ce centre culturel, une salle est consacrée à l’histoire industrielle du site et de l’entreprise LEROY. Les vingt-six couleurs est à la fois un centre de mémoire et de métier d’avenir. D’une démarche de conservation et d’histoire avec un patrimoine historique, on s’est dirigé vers la construction du patrimoine de demain.

Serge VAN DEN BROUCKE : C’est un projet profondément cohérent, avec une pensée globale de réhabilitation et de réinterprétation.

Pour en savoir plus :

  • Lieu de mémoire, sur le site de la commune.
  • Le projet de l’usine Leroy, sur le site de la Fondation du Patrimoine.

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Dominique FÉDIEU : restauration du fort Médoc

Nous sommes sur un territoire à la fois rural et périurbain qui a connu un boom démographique ces dernières années (1999 : 1300 habitants ; 2013 : 2020 habitants). Il se situe entre Pauillac et Margaux, à trente-sept kilomètres au Nord-ouest de Bordeaux.

Le Fort Médoc est un élément du verrou de l’estuaire de la Garonne. Ce fort a été construit par VAUBAN dès 1689 et a servi de garnison militaire jusqu’en 1916. Il complétait le verrou formé avec la citadelle de Blaye et complète ainsi le dispositif défensif pour Bordeaux tout en facilitant la récupération des taxes.

Le site, qui comprend trois éléments fortifiés, est racheté en 1930 par la commune et a été géré par une association jusqu’en 2001.

Il est situé à deux kilomètres du bourg (continuité de l’ancien bourg médiéval mais aujourd’hui à l’écart) et n’échappe pas à la particularité des sites militaires qui sont exclus de la vie publique quand ils sont en usage.

Il était prévu pour trois cents soldats mais il n’y en n’a jamais eu plus de trente en raison de son climat très malsain. La question de sa destination a toujours posé problème. Dans les années 1930, l’idée était de transformer l’ensemble en colonie de vacances mais cela ne s’est jamais fait. À la place, il a servi de carrière de pierre. Lorsqu’il a été récupéré, certains éléments étaient en état, d’autres non. Il faut aussi prendre en compte l’environnement (prairies humides, terrain marécageux et sol instable).

En 1956, les monuments sont partiellement inscrits monuments historiques avant d’être classés partiellement en 1968. Toutes les parties bâties et non bâties du fort, à l’exception des bâtiments de la chapelle et de la boulangerie sont classées par arrêté du 20 juin 2008. La même année, le site est reconnu au patrimoine mondial de l’humanité (UNESCO) au titre du réseau VAUBAN.

De 2009 à 2013, ont lieu les travaux de restauration du corps de garde à la mer. Ils sont encore en cours et actuellement dans leur dernière phase. Ils ont notamment permis la restitution de la terrasse qui avait été modifiée par les allemands durant la Seconde Guerre mondiale.

Pour la partie restauration pure, les entreprises qui sont intervenues ne sont pas toujours locales. C’est avant tout un projet global (touristique, culturel) et dans ce cadre, on envisage la mise en place de plusieurs axes de mise en valeur. D’une part, il y aurait l’interprétation patrimoniale avec des circuits de visite, des espaces d’exposition et d’autre part, il faut que le site puisse vivre, et pour cela, on peut mettre en place des ateliers pédagogiques, organiser des évènements, des spectacles, des concerts… Mais avant tout, il faut redonner de la lisibilité à l’édifice (tant architectural que dans le paysage). En effet, ses murailles sont en terre, avec des arbres, ce qui est exceptionnel. Plusieurs chemins de promenade sont envisageables (courtines…) et on se penche également sur la problématiques des jardins pour les faire revivre.

L’objectif est de faire vivre le territoire, de créer un lien entre le site et son histoire et l’avenir du territoire.

Il y a bien sûr les craintes de la population de voir la municipalité investir trop dans ce projet en délaissant le reste, même si certains tiennent à ce patrimoine. Mais c’est un projet sur dix ans.

Trois points essentiels sont à retenir à propos de ce projet :

1 : Pôle touristique à l’échelle de l’Estuaire (de 25 000 à 50 000 visiteurs).
2 : Faire valoir l’ingéniosité du territoire.
3 : Pôle de chantier formation en lien avec les collectivités territoriales et une MFR (Maison Familiale Rurale) du Médoc.

Serge VAN DEN BROUCKE : rappel de l’antécédent exemplaire des jardins suspendus au Havre.

Pour en savoir plus :

  • La fiche de Fort Médoc sur Caruso33.
  • Le site de la commune.
  • Le réseau Vauban.

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Claude DUVAL : politique patrimoniale de la commune dans le cadre de l’Agenda 21

Mellé est une commune de 675 habitants, au solde démographique négatif (706 habitants en 1999). Elle se trouve au nord de l’Ille-et-Vilaine, dans le canton de Louvigné-du-Désert, à cinquante-cinq kilomètres de Rennes.

Elle mise depuis plus de vingt ans sur la valorisation du patrimoine, tout en prenant en compte les enjeux mondiaux (ndlr : malheureusement, ce point n’a pas eu le temps d’être éclairci). On y trouve essentiellement du petit patrimoine et de l’habitat (pas de grands monuments historiques). On essaye de le rendre utile (habitat, social ou non, gîtes ruraux…). Il y a peu de friches industrielles sur le territoire de la commune et elles sont sans grand intérêt. Parmi les enjeux à prendre en compte, on s’efforce de ne pas consommer d’espace agricole et d’assurer le renouvellement de la population.

Aujourd’hui, il y a une fracture territoriale, les outils ne sont plus du tout adaptés. Il faut réinventer l’urbanisme, avec notamment le pari qu’il faut arrêter de faire des lotissements. L’équipe municipale a réuni les différents acteurs, de l’ABF (Architecte des Bâtiments de France) à la Fondation du Patrimoine… Pour sauver le patrimoine, il est essentiel de lui redonner une utilité économique et sociale.

Des expérimentations sont menées avec l’établissement public Foncier de Bretagne qui est l’outil essentiel actuellement en place. Un référentiel avec les logements qui vont être disponibles dans les prochaines années est créé. Il est inutile de créer des résidences pour personnes âgées… les familles avec des collégiens ont aussi du mal à rester. La population visée par la création des nouveaux logements sont les couples sans enfant, les jeunes retraités… On projette la création d’un éco-quartier avec le bâti existant.

La commune réalise des achats d’îlots entiers de logements vacants. Elle dispose d’une enveloppe de 300 000€ pour le portage. Aujourd’hui, les biens ont une valeur négative (vu les frais à faire dessus). Le chantier pilote est terminé. Les gens concernés sont acquis à la cause. Le changement des mentalités s’est fait en deux ans et demi, trois ans. Les biens restructurés sont ensuite remis en vente.

Aujourd’hui, l’îlot six est presque vide (il reste deux familles). Il y a la possibilité d’y faire douze logements.

Le PLU a été modifié pour conserver une cohérence territoriale.

Pour en savoir plus :

  • Foncier de Bretagne.

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Francis LEGRAND : réhabilitation du patrimoine industriel d’Écurey

La communauté des communes de Haute-Saulx réunit quatorze communes pour 2 800 habitants. C’est un territoire rural mais industrialisé (fromagerie, fonderie), proche du futur projet d’enfouissement nucléaire.

Écurey est un petit hameau de neuf hectares, située à quatre-vingt kilomètres de Nancy. On y trouve une ancienne fonderie qui comprend 6 500m² de bâtiments dont l’activité industrielle s’est arrêtée en 1985. La communauté des communes est devenue peu à peu propriétaire du site.

Compte tenu de la taille et de la démographie du territoire, les citoyens sont associés au projet dès le départ. Deux problématiques principales se posent : d’une part, comment garder l’attractivité du territoire et d’autre part, il y a le problème des normes actuelles pour le bâti existant.

Le travail se fait en lien avec l’école supérieure d’ingénierie agricole de Nancy, des lycées agricoles… Plusieurs projets se dessinent dont celui d’installer deux maraîchers bio, un autre autour de l’ortie…

Après vingt ans de réflexion, le projet obtient le label « pôle d’excellence rurale » attribué par l’État. Cela implique un resserrement du calendrier car en 2015, tout doit être fini.

Pour en savoir plus :

  • Un article de l’Est Républicain sur le projet.
  • Présentation du projet de valorisation du site d’Écurey.

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Anthony KOENIG : politique patrimoniale de la ville.

Joinville est une commune située sur l’axe Troyes – Nancy, entre Saint-Dizier et Chaumont. Elle doit son nom aux GUISE. Mille ans d’histoire l’ont façonné et son territoire est caractérisé par un bâti qui va du XVIe au XIXe siècle. On y trouve du petit patrimoine ainsi que du patrimoine monumental et industriel.

Il y avait beaucoup de fonderies, mais aussi des brasseries. Nous sommes dans une campagne industrieuse polyvalente. Cependant, elle subit une crise économique, démographique et urbaine.

De près de cinq milles habitants dans les années 1980 (4 804 en 1982) on est passé à moins de quatre milles aujourd’hui (3 848 en 2009).

Le centre historique est déserté. Par exemple, on pouvait acheter un hôtel particulier du XVIIe siècle à 17 000 € pour 600 m². Mais celui-ci se trouve dans un état déplorable. Comme beaucoup d’autres sur la commune. Pour lutter contre cela, et inverser la tendance, la municipalité a mis en place un « plan Marshall » et une stratégie globale.

Quelques actions entreprises :

2007 : mise en place d’un PLU (Plan Local d’Urbanisme)

2011 : mise en place d’une AVAP (Aire de mise en Valeur de l’Architecture et du Patrimoine) et d’une ORAC (Opération de Restructuration de l’Artisanat et du Commerce)

2012 : étude sur l’opportunité de reconquête des logements du centre historique.
Création d’une base géoréférencée sur les logements.
Lancement d’une campagne de ravalement de façades.
Mise en place d’arrêtés de bien en état d’abandon manifeste, traitement des biens vacants sans maître… ce qui a permis de débloquer le foncier dans certains cas. Les immeubles vides sont pillés, désossés (boiseries, cheminées… qui sont ensuite revendus à l’étranger… Les arrêtés ont permis de stopper l’hémorragie, et le travail de l’équipe municipale est payant.
Élaboration des candidatures aux labels « petites cités de caractères » et «village étape ».

2013 : adhésion à la Chartre Qualité bâti ancien. Intégration au projet évènementiel « Nancy Renaissance 2013 » …

Et encore de nombreux projets en 2014 – 2015.

Accompagnement du projet global par l’aménagement de l’espace public. À terme, on envisage une véritable reconquête du centre historique. C’est un processus long et complexe car il faut travailler sur le moral et cela suppose la mise en mouvement de toute une ville. Ce projet n’est pas fait pour les touristes mais c’est pour les locaux, les régionaux, ceux qui vivent sur place et utilisent chaque jours les infrastructures (les touristes sont un plus).

Pour en savoir plus :

  • Une AVAP pour Joinville, sur le site de la commune