Jusqu’en 1783, les négociants en boissons étaient rassemblés rue du Quai aux Celliers, dans le Faubourg Martainville, et autour de la porte Guillaume Lion, le long du Quai de Paris.

Pour des raisons de sécurité, les réserves d’alcool et autres alambics ont dû alors être transportés hors des murs, limitant ainsi le risque d’incendie, et ce fut un vaste terrain propriété de l’Hôtel Dieu qui les accueillit à l’ouest de la ville.

Condition sinéquanone : les constructions ne devaient pas dépasser 16 pieds de haut afin que les proches malades bénéficient d’une oxygénation suffisante pour un rétablissement rapide.

Sous cette réserve, l’ouest de l’avenue Pasteur fut remblayé et l’on construisit les loges ou berceaux des marchands dans une voie nouvelle pavée de grès, entièrement privée et fermée à clef à ses deux extrémités. Ces basses demeures de briques foncées avec un intérieur en pans de bois remplissaient un double office, atelier au rez-de-chaussée et habitation à l’unique étage desservi par un escalier en bois.

Se pose alors dans les années 80 la question du devenir de cette rue désertée depuis longtemps par les professionnels de la boisson et surtout les pittoresques « bouleurs de fûts ». Une population bigarrée les avait remplacés, des artistes peintres entre autres. Pour la réhabiliter, l’architecte Michel Ratier envisage de la couvrir d’une verrière et propose même la création d’un port de plaisance dans le prolongement de l’avenue Pasteur. Projet sympathique, mais sans doute trop ambitieux qui ne verra jamais le jour. Un courant se manifeste alors pour le sauvetage de cette rue au charme désuet. Le 1er avril 1992, c’est l’ultimatum dans les colonnes de Paris Normandie : « Si la municipalité ne change pas d’avis, si elle persiste à condamner à mort la délicieuse et populaire rue du Champ de Foire aux Boissons, l’ensemble sera démonté pierre par pierre, brique par brique, et remonté dans le centre de la Nouvelle-Orléans ». Canular bien sûr qui n’a pas empêché les bulldozers de s’en donner à cœur joie.

Cet ensemble dépaysant mais homogène était en fait le pendant du chai à vin en bordure du bassin Saint Gervais et lui aussi menacé de disparition.

Et même, si nous sommes aujourd’hui convaincus qu’il faut boire avec modération, on ne peut qu’être nostalgique en parcourant la rue actuelle. Maisons basses colorées à la « Burano », mais dans des tons plus pastels, et éclairage public suspendu entre les façades, rappelant les étendages de linge d’autrefois évoquent tant bien que mal tout un pan d’activité portuaire disparu à jamais.

 

© Daniel Caillet, 2017