« On ne comprend pas Rouen, monsieur, on y vit… on s’en imprègne » disait volontiers André Maurois. Classée ville d’art et d’histoire, l’ancienne Rotomagus, est l’une des rares villes françaises à avoir reçu la légion d’honneur. Victor Hugo l’avait surnommée « la ville aux cent clochers… », Stendhal « l’Athènes du gothique » et Flaubert, l’enfant du pays, qualifiait d’ « ignoble petite Venise », l’une de ses plus belles rues. C’est dire si son approche patrimoniale est riche et d’une complexité inouïe.

Elle a su conserver son cachet médiéval en égrenant au fil d’antiques ruelles, ses vénérables maisons à pans de bois en encorbellement avec des sablières ouvragées, véritables petits chefs d’œuvre, survivance d’un passé pas si lointain.

 

 

« Aller à Rouen »

En jargon de comédiens, cela signifie « être sifflé », mais la Ville Musée est généreuse et dévoile volontiers ses secrets. Un lyonnais comme moi sera même étonné que sa ville natale puisse avoir une concurrente au nord de la Loire.

Ce matin, pour savourer la ville sans modération, je débute ma balade par le Secq des Tournelles, l’un des plus insolites musées dédié à la ferronnerie et de renommée mondiale.

A deux pas, j’apprécie le Palais de Justice, remarquable exemple d’architecture gothique civile de la fin du Moyen-Age. Malheureusement ravagé en 1944, comme une grande partie de la ville, il en garde encore des cicatrices. Sous sa cour d’honneur, se niche la Maison Sublime, le plus ancien monument juif d’Europe qui serait la seule yeshiva médiévale connue dans le monde. Dommage que l’accès en soit interdit.

Déambulant dans la première rue piétonne créée en France, je passe sous l’incontournable Gros Horloge de style Renaissance. Cette horloge astronomique du XIVe siècle n’a qu’une aiguille pointant l’heure et un semainier précisant les phases de la lune. L’agneau pascal, omniprésent dans la cité symbolise les armes de la ville. Et je suis étonné par un angelot sculpté à l’envers, peut-être les représailles d’un ouvrier insatisfait.

Direction l’église Saint-Maclou, joyau de l’art gothique flamboyant, puis l’aître du même nom, seul exemple de cimetière charnier gardé en Europe et témoin des grandes épidémies de peste.

Tout près du bûcher de Jeanne d’Arc, l’élégant Hôtel de Bourgtheroulde, mêle styles gothique flamboyant et Renaissance et sera bientôt le premier grand hôtel de luxe rouennais.

Le temps me manque pour faire un petit détour à la Cathédrale Notre-Dame avant d’aller flâner dans les allées du Cimetière Monumental, véritable Père Lachaise de la ville, ou le long des majestueux silos du port rivalisant avec l’audacieux Pont Flaubert, récemment ouvert. Ce plus haut pont levant d’Europe, a offert un cadre rêvé aux géants des mers de la dernière Armada.

 

Grand et petit patrimoine, même combat

Depuis longtemps, le grand patrimoine fait l’objet de nombreuses attentions et nombreux sont ceux qui se sont attelés à sa sauvegarde, souvent avec bonheur. Malgré ces efforts consentis, je regrette des lacunes importantes comme l’existence en pleine ville de vestiges remarquables laissés à l’abandon dans une indifférence quasi générale, comme l’église Saint-Pierre du Châtel, sinistrée et mutilée et la Tour Saint-André. Fort heureusement, un courant dynamique se fait jour autour de moi, initié par « P’tit Pat’ Rouennais ». Conscient et préoccupé d’un état des lieux négatif, j’ai décidé de créer cette association afin de découvrir, sauvegarder et mettre en valeur le petit patrimoine de ma ville. Elle est le lien pour faire connaître, agir et mettre en relation tous ceux dont la volonté est de consolider la charnière passé-présent.

Désormais, le regard s’attarde davantage sur la base érodée d’un iceberg patrimonial méconnu, inaccessible, plus ou moins bien entretenu, et qui pourrait disparaître à jamais. Ces éléments, qui à l’instar des châteaux ou des églises ne sont pas protégés, méritent une attention particulière. Ancien ou contemporain, le petit patrimoine, c’est tout ce qui, à Rouen comme ailleurs, laisse une trace du passé, tels une vieille enseigne, une signalétique oubliée, un détail architectural reflet d’une époque, d’un passé encore proche. Rythmant le paysage urbain et faisant partie de notre quotidien, ces « choses » qu’on ne voit pas ou plus nous manquent cruellement dès qu’elles disparaissent.

En quelque sorte « œil de la ville », « P’tit Pat’ Rouennais » découvre la richesse des témoignages laissés au fil du temps. La plus emblématique action à ce jour est le sauvetage d’une fenêtre à guillotine du XVIIIe siècle confiée aux Compagnons du Devoir. Je citerai aussi la restauration de mosaïques Art Déco et la protection d’une gravure murale à connotation historique.

Connu et reconnu par tous, « P’tit Pat’ Rouennais » sollicite maintenant le soutien de mécènes qui voudront bien dynamiser nos futures actions. Tout un programme qui ne peut que nous encourager.