A Rouen, dans les coulisses de la restauration d’une toile de maître

En coulisses. Dans cette rubrique, un membre de notre rédaction raconte un événement par le petit bout de la lorgnette. Cette semaine, la restauration d’une huile sur toile de Paul Baudoüin, qui retrouvera la bibliothèque Villon à Rouen dans dix jours.

D’ici le mardi 27 février, la sixième peinture de la série qui illustre l’histoire de la communication écrite va retrouver sa place à la bibliothèque Villon, à Rouen. Cruellement dégradé, Le Papyrus, peint en 1893 par Paul Baudoüin, a fait l’objet d’une cure de jouvence sous les mains expertes de Pierre Jaillette, restaurateur de tableaux installé au Neubourg. Au fil des semaines, j’ai suivi les étapes clés de cette renaissance.

Jeudi 2 novembre

C’est dans l’atelier de Serge Giordani à Rouen, que Pierre Jaillette m’a donné rendez-vous. Il y applique, depuis deux semaines, un traitement de choc à l’huile sur toile de l’artiste rouennais. « Elle était vraiment très abîmée, raconte l’expert. Elle était marouflée sur un mur. Au dos, il y avait de l’adhésif, du plâtre… » L’œuvre, qui mesure 330 x 270 cm, représente des voyageurs orientaux, messagers de l’écriture. En ce début novembre, la toile est face cachée, bien à plat sur une grande table d’atelier. « J’ai d’abord travaillé sur les altérations du revers. J’ai fait des greffes de toile pour combler les parties manquantes puis passé un enduit pour remplir les petits interstices. Des bandes de tension ont été collées sur tout le périmètre. Puis un film a été posé sur l’ensemble du revers. » Pierre Jaillette attend l’arrivée du châssis, confectionné sur mesure par la Maison Marin à Arcueil.

Jeudi 9 novembre

Grâce à un cylindre en bois, sur lequel elle a été glissée, la toile a été retournée mardi 7 novembre. Pierre Jaillette s’affaire au nettoyage. « C’est la phase la plus délicate car elle est irréversible, précise le restaurateur. On ne peut pas remettre ce que l’on a enlevé. » La toile est débarrassée de sa couche de poussière, superficielle, avec un bâtonnet garni de ouate imprégnée d’une solution aqueuse. Puis, avec la plus grande minutie, Pierre Jaillette s’attaque « au vernis qui comprend de la cire. En fonction de la couleur qu’il recouvre, on ôte une couche plus ou moins épaisse pour respecter la patine. » Ainsi le bleu, retrouvera tout son éclat parce que décapé, tandis que le vernis sera partiellement conservé sur le rouge afin de lui garder sa profondeur. Un travail de longue haleine qui va prendre plusieurs jours.

Jeudi 23 novembre

La restauration a bien avancé depuis ma dernière visite. La frise, composée de feuilles et de fruits, que j’avais vu Pierre Jaillette dessiner sur une pièce de calque, a été reconstituée. « Nous avons posé le châssis et mis la toile en tension, explique le spécialiste. Il y a 10 jours, j’ai commencé la réintégration chromatique, c’est-à-dire les retouches, après avoir appliqué un vernis sur la totalité de la surface. » Le rôle de ce vernis est d’isoler la peinture originale afin d’éviter toutes interactions. Après dix jours de séchage des retouches, une couche finale de résine synthétique, diluée dans du solvant, sera pulvérisée sur toute la surface de l’œuvre.

« Toutes ces opérations doivent être réversibles, précise Pierre Jaillette. On doit pouvoir enlever chaque couche sans altérer la suivante. » À la fin de sa mission, il le reconnaît « tout ce tableau était une difficulté particulière parce que très dégradé. C’est celui de la série qui a été le plus délicat à restaurer. Je le savais et je suis content du résultat. »

Mardi 27 février

Le Papyrus retrouvera les murs de la bibliothèque Villon, encadré et posé par l’équipe de Serge Giordani qui avait déjà veillé à sa dépose. L’arrivée sur la Seine de marchands phéniciens apportant l’écriture aux populations normandes a retrouvé tout son lustre. Un aboutissement qui a un prix : 30 000 € intégralement pris en charge par la Ville de Rouen.

Expert en toiles

Titulaire d’un master « Restauration et conservation de biens culturels », Pierre Jaillette a pris goût au métier avec son père, restaurateur à Évreux. À 53 ans, ses quelque trente-cinq ans d’expérience lui valent de « soigner » les plus prestigieuses œuvres d’art de Normandie. Il travaille sur un Delacroix du musée Malraux au Havre, a établi le constat d’état des œuvres prêtées au même musée pour l’expo « Impression(s), soleil levant »…

Les outrages du temps ont été gommés et les couleurs de l’huile sur toile ont retrouvé leur éclat. Pour ce faire, la Ville de Rouen a investi 30 000 €

 

Paris Normandie

 

© Daniel Caillet, 2018