Mais que sont donc ces tours étranges sur les quais rouennais ?

Les marégraphes, puisque c’est d’eux dont il s’agit, étaient des accumulateurs hydrauliques. Conçus en 1885, ils alimentaient les grues placées le long des hangars pour charger et décharger les navires à quai. Ils constituaient jusqu’au niveau de l’horloge, des châteaux d’eau dont le remplissage était assuré par une machine à vapeur. Un cylindre en fonte de 60 tonnes guidé par deux rails verticaux comprimait à 53 atmosphères l’eau amenée ensuite par des conduites aux grues portuaires, dans lesquelles un piston entraînait la chaîne de levage de la flèche. Un tout nouveau système élaboré par l’anglais Armstrong qui remplaça avantageusement les grues à vapeur jugées inadaptées aux besoins nouveaux et dont les inconvénients étaient majeurs, notamment une chauffe trop lente avec risque d’incendie et un coût exorbitant. Deux de ces tours sont situées rive droite sur les quais de Boisguilbert et Ferdinand de Lesseps et la troisième rive gauche sur le quai Jean de Béthencourt. En 1893, on installe sur la première, celle d’amont, une horloge et un marégraphe, qui indique aux capitaines des navires l’heure et la hauteur d’eau disponible dans la Seine. La seconde en aval, sera elle directement équipée dès sa construction en 1901.

Hautes d’une vingtaine de mètres et décorées d’un parement de silex, brique et calcaire, elles sont dues à l’architecte Lucien Lefort et se réclament du « style normand » ou plutôt « néo-normand ». Le dernier conflit mondial sera fatal à ces ingénieuses installations car en août 1944, les Allemands saboteront systématiquement les grues avant leur départ, et elles ne seront pas remplacées par la suite. Les marégraphes sont classés à l’Inventaire Supplémentaire des Monuments Historiques depuis 1997.

 

Quelques lieues sous la Seine

Une plaque commémorative posée sur la première tour rappelle l’expérience du « citoyen américain » Robert Fulton qui « En Seine devant Bapeaume du 24 au 31 juillet 1800… procéda aux premières expérimentations de navigation sous-marine sur son navire submersible Nautilus construit à Rouen… » et qui tenta de vendre au gouvernement français son sous-marin pour couler les bateaux anglais. Présenté avec son concepteur à bord, le Nautilus replia mât et voiles à plat sur le pont, et avec trois membres d’équipage actionnant une vis, plongea à une profondeur de 7,60 m. Mais, ni les Français, ni les Britanniques, ne montrèrent un quelconque intérêt pour cette géniale invention.

Tout prêt, rue Nansen, la Compagnie centrale d’énergie électrique édifie en 1902 une centrale destinée à alimenter les toutes nouvelles grues électriques du port. Tout comme les marégraphes, elle mêle agréablement briques et silex sur une ossature métallique dont le style fit longtemps penser aux ateliers Eiffel. En fait, elle est l’œuvre du talentueux architecte rouennais Charles Fleury qui a laissé une autre construction remarquable rue de la Vicomté, au n°72. Une bonne idée de balade-découverte pour un automne maussade.