« Une aventure monumentale » : l’épopée de Mérimée pour sauver le patrimoine national

En racontant les tribulations du jeune inspecteur des Monuments historiques, Dutaillis revient sur un temps où le pays bradait ses vieilles pierres. Interview.  PAR ALIX RATOUIS

Victor Hugo a joué son rôle dans la prise de conscience par le public de la valeur du patrimoine en particulier dans son roman Notre-Dame de Paris. …

Prix du Roman populaire 2014 pour son roman historique La Pensionnaire du bourreau, Olivier Dutaillis récidive cette année avec Une aventure monumentale, où il nous conte les tribulations d’un certain Prosper Mérimée, inspecteur général des Monuments historiques, unique employé du service qu’il dirige et chargé à lui seul de recenser… tous les monuments français. L’histoire, incroyable, ne relève pas de la fiction. Olivier Dutaillis nous en dit plus sur le sauvetage de notre patrimoine national qui contribuera à faire de la France la première destination touristique du monde.

Le Point : Pour quelle raison le service des Monuments historiques a-t-il été créé ?

Olivier Dutaillis : Il a vu le jour sous Louis-Philippe en 1830 et sa création est due à une volonté politique de réconcilier la France avec son passé. De très nombreux monuments étaient alors à l’état de ruines. Beaucoup d’entre eux, en particulier religieux, avaient été vendus comme biens nationaux sous la Révolution, c’était à l’époque presque la seule recette de l’État, la plupart des impôts ayant été supprimés. Des particuliers avaient acquis des monastères, des abbayes, des chapelles, les avaient convertis en granges, en entrepôts ou tout simplement en carrières de pierre, de tuiles, de poutres… Chacun y puisait des matériaux pour construire sa maison, transformant les bâtiments en ruines. L’importance de celles-ci chez les romantiques n’est pas une abstraction, ils avaient véritablement sous leurs yeux des paysages de ruines. S’est alors posé la question de savoir s’il fallait laisser ces monuments dans cet état, un peu comme en Grèce, ou si cela avait un sens de les redresser. Relever ces édifices liés à l’Ancien Régime et qui avaient été diabolisés pour cette raison-là sous la Révolution et pendant l’époque napoléonienne a été une manière de raccorder la France à ses origines sans nier l’épisode révolutionnaire.

Pourquoi Mérimée, jeune écrivain prometteur, a-t-il postulé au poste d’inspecteur des Monuments historiques ?

Contrairement à ses camarades Hugo ou Dumas, qui très tôt ont réussi à vivre de leur plume, Mérimée était contraint de travailler dans un ministère pour gagner sa vie. Il supportait mal d’être fonctionnaire. Il espérait que le poste des Monuments historiques lui permettrait de s’évader, d’échapper à sa hiérarchie… C’est donc pour de mauvaises raisons qu’il devient inspecteur général des Monuments historiques, il le restera vingt-cinq ans et s’y révélera un inspecteur extraordinaire.

Comment a-t-il pu décrocher ce poste, alors qu’il n’avait aucune compétence en la matière ?

La mission nécessite de se rendre sur le terrain pour répertorier les monuments. Mérimée fait valoir qu’étant un célibataire endurci, cela ne lui posera aucun problème de partir pour des tournées de six mois, que la disponibilité est plus importante que la compétence.

Il était très pragmatique et avait une faculté d’adaptation formidable. Il a très bien su se débrouiller avec les contraintes qu’il avait, à savoir très peu de moyens financiers et humains. Au départ, son travail consistait à recenser les monuments qui méritaient d’être redressés, à adresser des rapports à son ministre de tutelle, à établir des partenariats avec des politiques locaux pour que soit prise en charge une partie des restaurations. Il va se constituer un réseau de correspondants bénévoles qui, grâce aux relations amicales qu’il noue avec eux, vont s’investir dans l’aventure et lui faire remonter des informations essentielles. C’est grâce à l’implication du botaniste Esprit Requien que Mérimée arrivera à empêcher la municipalité d’Avignon d’abattre les remparts de la ville pour faire parvenir la voie ferrée jusqu’au centre-ville…

Mérimée va également créer le corps des architectes des Monuments historiques, car les premières restaurations sont désastreuses, comme celle de la cathédrale d’Aix. Les têtes des saints avaient été coupées sous la Révolution, le maire avait confié la restauration à son beau-frère, sculpteur peu doué. Il avait fait des têtes d’idiots avec de mauvaises cotes, quand on entrait dans la cathédrale, on était accueilli par une abominable rangée d’hydrocéphales !

Vous introduisez dans votre roman un autre personnage d’envergure, Victor Hugo. Quel rôle a-t-il joué dans le sauvetage du patrimoine national ?

Victor Hugo s’est beaucoup impliqué dans la défense des monuments historiques. En 1825, il publie une première version de son célèbre pamphlet Guerre aux démolisseurs, qui dénonce avec véhémence les destructions. Et, en 1831, Notre-Dame de Paris, qui a bien sûr joué un rôle très important en modifiant la vision qu’on avait du patrimoine, Notre-Dame n’était plus un édifice froid, mais un lieu incarné, c’était Quasimodo et Esmeralda, c’était une histoire. Victor Hugo a inventé lestorytelling des monuments historiques !

Il était très intéressant de mettre en parallèle les trajectoires de Mérimée et d’Hugo. Ils avaient le même âge. À 20 ans, ils étaient les deux grands espoirs de la génération romantique. Mérimée espérait que ses inspections dans la France entière allaient lui permettre de recueillir des anecdotes pour écrire des romans et des nouvelles. Mais, au bout du compte, il a été dévoré par la mission qu’il s’était assignée. Les monuments ont cannibalisé sa carrière d’écrivain.

Autre personnage essentiel dans votre fresque historique, Eugène Viollet-le-Duc.

C’est un personnage très sympathique, un autodidacte issu d’une famille d’architectes-artistes. Très vite, il quitte les Beaux-Arts, car il a tout de suite compris qu’il n’y apprendrait pas ce qui l’intéressait, l’art des monuments anciens. Il se forme sur le tas. Il voyage et passe ses journées à dessiner les monuments, en scrutant le moindre détail. Quand il a connaissance du projet de restauration de Vézelay, il présente sa candidature. Mérimée le soutient bien qu’il n’ait encore aucune expérience. Mais les dessins de Viollet-le-Duc sont remarquables, il est très investi et puis les candidats ne se bousculent pas, la plupart des autres architectes s’étant dérobés devant la difficulté de la tâche. Il avait 26 ans et allait se révéler un maître d’œuvre exceptionnel.

Votre personnage d’Emily, fictif celui-là, se joue de Mérimée et pille sans vergogne le patrimoine français pour le revendre outre-Manche. La France était-elle vraiment cette grande braderie à ciel ouvert ?

La vente aux enchères du mobilier de Versailles avait duré plus d’un an, des Anglais, des Russes en ont acheté une bonne partie, tout était bradé. Avec la révolution industrielle, l’Angleterre était devenue le pays le plus riche du monde. Il y avait un beau coup à jouer pour une Anglaise qui se trouvait devant la nécessité de financer son indépendance, comme c’est le cas d’Emily. Aucune disposition légale, à l’époque, ne l’aurait empêchée d’agir comme elle le fait dans le roman…

 

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© Daniel Caillet, 2016