A l’emplacement actuel de « Point P », quai du Pré aux Loups, s’étendait jadis face aux îles Lacroix et Brouilly un domaine prestigieux dont il ne reste aujourd’hui que quelques souvenirs méconnus.

Et oui, saviez-vous que Rouen fut au 18e siècle une station thermale aussi renommée et fréquentée que celle de Forges-les-Eaux ? Les eaux de St Paul ou d’Eauplet.

 

Histoire des thermes de St Paul

Dès 1601 est édité un ouvrage spécialisé « Hydrothérapeutique des fontaines médicinales nouvellement découvertes aux environs de Rouen très utiles et profitables à chacun ». Trois sites se partagent la clientèle des buveurs, la Maréquerie rue Martainville, la fontaine Jouvence à Déville et les établissements de St Paul. Ces derniers compteront jusqu’à 4 fontaines dont 2 seulement connurent un franc succès, la fontaine St Paul et la fontaine Voisin qui ne concurrença St Paul que peu de temps malgré un aménagement assez similaire. Les terres de St Paul appartenaient au prieuré dépendant de l’abbaye de Montivilliers et comportaient essentiellement le prieuré des religieuses (dont on peut toujours voir l’abside romane, devenue sacristie de l’église moderne) et la ferme de St Paul louée de 1609 à 1790. Lieu de prière avant le 17e siècle, lieu de santé au 17e, lieu de plaisir au 18e et enfin lieu de travail au 19e et au 20e siècles.

 

 

 

 

 

La fontaine commence à être fréquentée assidûment lorsqu’un nouvel accès plus commode est créé. Partant de la porte Guillaume Lion, terminé en 1709, c’est à l’origine un simple sentier traversant le « Pré aux Loups ». Il prend le nom de « Chemin Neuf » avant de devenir « Cours Dauphin » en 1729, puis « Cours de Paris » et enfin « RN 13 bis ». Le « Manoir de St Paul » commence alors à être mis en valeur et l’on construit un petit pavillon pour chauffer les eaux avant de les boire. En 1713 il est embelli par l’adjonction d’une terrasse. Thomas Yvelin, cabaretier de 1762 à 1772 s’était engagé à entretenir « bien et dûment les quatre fontaines… ».

 

 

 

La salle d’eau construite entre 1763 et 1767 est remarquable : boiseries et cheminée Louis XV, sculptures, pavages en carreaux du Havre et encoignures du bâtiment en pierres de Caumont.

 

 

 

A l’extérieur, les fontaines dont les cuvettes sont installées sur des socles eux aussi en pierre de Caumont, sont protégées par des tentes tendues afin d’abriter les buveurs. Une allée s’étend entre celles-ci et la salle d’eau, agrémentée d’une dizaine de colonnes avec des objets sculptés. Pour un accès encore plus commode, une porte, toujours existante, est ouverte sur le Pré aux Loups en 1769.

Les buveurs affluent dorénavant par bateaux et carrosses, mais prendre les eaux s’accompagne obligatoirement de divertissement. St Paul est devenu un véritable cabaret avec restaurant et salles de jeux (billard, boules, raquettes, cartes…). Les artistes rouennais s’y produisent fréquemment. On vient écouter les orchestres, danser, s’amuser.

C’est alors qu’Yvelin qui ne règle plus son loyer est saisi et expulsé par les religieuses de Montivilliers. Son successeur François Le Cerf en 1772, amplifie encore plus le côté festif du site par de grands spectacles, des concerts, des joutes sur la Seine, des feux d’artifice …, mais le même scénario recommence ; tout comme Yvelin et pour les mêmes raisons, il est saisi et expulsé en 1779.

Les aubergistes suivants continueront à privilégier les attractions et St Paul, maintenant rejeté par les médecins cesse d’être une station thermale. Le site est qualifié de lieu de débauche et l’on prône les eaux de la Maréquerie.

A la Révolution, tous les biens de l’abbaye de Montivilliers deviennent nationaux, et après avoir été utilisé partiellement comme atelier de teinture, le domaine est repris vers 1850 par la famille Lepicard qui transforme la salle d’eau en une belle maison d’habitation en la rehaussant d’un étage.

Le jardin situé devant celle-ci et s’étendant jusqu’à la Seine, là-même où jaillissaient les sources sera plus tard cédé aux Docks Fouquet. Les fontaines St Paul et Voisin disparues pourraient être situées sous les bâtiments actuels de ces établissements. Quant au reste de la propriété, il sera vendu en 1957 à l’association St Paul qui accueille les jeunes isolés en situation difficile. L’ancienne salle d’eau est désormais leur salle de réception.

A une époque où les déplacements étaient compliqués et onéreux, St Paul, d’un accès facile pour les Rouennais, permettait à tous les malades de se soigner et aussi de se divertir dans un cadre agréable. Presque oublié de nos jours, et lorsque les importants travaux de rénovation et de mise en valeur seront terminés, il redeviendra, n’en doutons pas, un site à redécouvrir.

 

 

 

 

 

Les eaux de St Paul

Issues du bassin de la Seine constitué par le terrain crétacé recouvrant le terrain jurassique.

Le poète Hercule Grisel écrivait en 1643 : « Autrefois la Fontaine de St Paul était une nymphe… Elle pleura tant qu’elle se fondit tout en eau… De là est née cette fontaine et de là sont venus à ses eaux le goût de fer et la présence de soufre dû à la poussière de Mars ou à la mine de fer qu’elles ont traversée. »

Au 18e siècle, les gardes maîtres apothicaires tentent une analyse des eaux et la restitue dans un langage ésotérique. On peut lire par exemple : « Les principes minéraux ne résident dans l’eau qu’en esprit et en embryon » ou « elles ont une saveur de rouillure de fer et laissent sur la langue une âpreté styptique » et encore « il s’agit d’eaux météoriques enrichies en minéraux mais non d’eaux minérales ».

Au 19e siècle, commentaire beaucoup plus simple : « Ces eaux sont très chargées en fer ».

Propriétés thérapeutiques : résultats favorables en cas d’anémies, d’asthénies et de convalescence. En outre, effets diurétiques bienfaisants.