Jusqu’à la Révolution n’existait qu’un unique franchissement du fleuve à Rouen. Un simple pont porté par 19 bateaux, système rudimentaire, dangereux et d’un coût d’entretien prohibitif.

C’était le modeste successeur du pont de pierre construit au milieu du 12e siècle sur ordre de la duchesse Mathilde et défendu sur la rive gauche par la Barbacane.

Pourtant, la liaison entre les deux rives restait d’une importance primordiale et la construction d’un pont résistant et fiable était réclamée par la population. Napoléon, en visite en 1810, s’engage à édifier un ouvrage en pierre et c’est Marie Louise qui, trois ans plus tard en posera la première pierre. Corneille Lamandé vient de réaliser le pont d’Iéna à Paris et on le sollicite pour les travaux rouennais.

 

Le Pont Circonflexe

De l’eau coulera sous le pont, si l’on peut dire, puisqu’il ne sera mis en service qu’en 1829. Son nom évoluera dans une époque chaotique et il sera successivement Pont de Pierre, Pont Circonflexe en raison d’une forme inhabituelle, Pont d’Angoulême et Pont d’Orléans avant d’être définitivement baptisé Pont Corneille en 1848. La raison était évidente.

 

Corneille sauvé des eaux

Depuis 1834, le terre-plein à l’extrémité de l’île Lacroix accueillait la statue du célèbre dramaturge due au sculpteur David d’Angers.

Elle restera fièrement campée jusqu’à la seconde guerre mondiale et résistera après la destruction du pont le 9 juin 1940, lorsque l’armée française décide de dynamiter tous les franchissements de la Seine pour freiner l’avancée de l’ennemi. Mais les Allemands récupéraient les métaux non ferreux pour alimenter les industries de guerre. Aussi, pour la sauver, les autorités locales la laisser sombrer. Les Allemands évaluent son poids à 1,5 tonne alors qu’il est de 4,540 tonnes et ce qui devait arriver, arrive. Le palan prévu pour une charge de 2 tonnes cède et la statue s’écrase au sol puis s’enlise. Pour la récupérer, on attend la marée basse, on découpe la statue et on en profite pour mouler ses éléments. Le jour du départ pour l’Allemagne, le camion tombe en panne et la Libération arrive. Corneille est sauvé.

Les anciens se souviennent sûrement du trafic des tramways reliant les deux rives sur la chaussée pavée et du grand escalier plongeant dans la Seine et si utile aux mères de famille qui en avaient fait leur lavoir et un lieu de causette.

Le pont actuel, long de 288 m et large de 28 m, tant attendu par les habitants de l’île Lacroix en remplacement de squelettiques passerelles, sera inauguré le 19 juillet 1952 par André Morice, ministre des travaux publics et Jacques Chastellain, alors maire de Rouen. Il était alors le plus grand pont en acier soudé français. Depuis, il a été particulièrement à la fête, en juin 1956 lors du spectacle son et lumière « Le triomphe de Jeanne », donné à l’occasion des fêtes Jeanne d’Arc pour le 5e centenaire de la réhabilitation de l’héroïne nationale. 50.000 personnes s’y pressaient ce soir-là sans aucun risque puisque 4 ans plus tôt, 85 camions chargés de sable et de gravier avaient pu tester sa résistance. Et depuis, il est toujours à rude épreuve lors des 24 heures motonautiques de Rouen pour supporter une foule compacte venue admirer des bolides qui n’ont rien de commun avec les antiques pousseurs à aubes de nos aïeux.

 

© Daniel Caillet, 2016