La bonne chère est l’un des atouts de la cité. Officiellement, la ville aux cent clochers est au deuxième rang de la gastronomie française et dauphine de Lyon, elle devance toutes les autres villes. Mais comment un tel classement est-il possible ? Tout simplement parce qu’il y avait jusqu’à peu tant de restaurants étoilés que le rapport au nombre d’habitants était favorable, et même si la fermeture de deux d’entre eux change la donne, le slogan demeure.

A la Belle Epoque, les amateurs de style rétro avaient l’embarras du choix avec « la plus belle terrasse de France » du Grand Café Victor, la brasserie de l’Opéra, le bar de l’Omnia, la brasserie Paul avec sa salle de billard et sa piste de bowling, le salon de thé Périer de style Art Déco « maison spécialisée pour ses goûters, et renommée aussi pour ses biscottes », la brasserie de l’Union Nationale (déjeuner 1F40 et diner 1F60), l’Hôtel de France réputé pour ses banquets sous la 3e République, le restaurant Dupas près de la Crosse, le café-tabac « Ça va t’y ? » rue St Julien et bien d’autres encore, sans oublier le fleuron de La Couronne.

Une « gastronomie » plus ludique était en vogue en plein milieu de la Seine. Le Château Beaubet, le « Tivoli Normand », lieu privilégié des fêtes et banquets sur l’île Lacroix, eut ses heures de gloire sous le Second Empire et la 3e République. Tout près, l’île Brouilly était très prisée pour ses guinguettes et l’île aux Cerises offrait sa « Collation champêtre », friture d’ablettes et de gardons, accompagnée de l’incontournable coup de cidre, préambule aux joies du bilboquet et du jeu de la « grenouille » qui s’ensuivaient.

 

Ogre ou bec fin rouennais

Traditionnellement, Foire St Romain et Fêtes du Ventre sont les manifestations majeures d’automne et les protagonistes sont toujours déguisés en costumes locaux pour promouvoir les produits du terroir.

Mais les réjouissances ont perdu de leur superbe d’antan où la démesure était de bon aloi. Ainsi en 1933, devant La Couronne restaurée de fraîche date, le populaire Thanase Pequeu saluait le roi d’Yvetot assis sur un tonneau en guise de trône. A deux pas, un monument avait été érigé et on pouvait lire : « A Gargantua – fils de Rabelais – L’appétit vient en mangeant – mais la soif s’en va en beuvant – Si je montais aussi bien que j’avale – je serais déjà bien hault dans les airs », mais aussi, « Réjouissez-vous mais n’oubliez pas les malheureux », belle source d’inspiration pour un certain Coluche un demi-siècle plus tard. Entre deux, des restaurants communautaires avaient ouvert fin 1941. C’étaient les « rescos » à menu unique.

Enfin, du salé et du sucré pour saluer les traditions culinaires qui ont fait recette :

 

 

  • Le canard au sang, recette perpétuée par l’Ordre des Canardiers, peut sembler barbare, puisqu’il s’agit de broyer sur la table avec une presse et devant les yeux des convives, la carcasse du volatile cuit saignant, afin d’en récolter un jus de sang qui sert de base à la sauce.
  • Très ancienne, celle des aguignettes remonte, dit-on aux Gaulois. Déformation de l’exclamation « Au gui l’An neuf ! », le mot désignait les étrennes sollicitées par les enfants allant chanter de porte en porte au Jour de l’An. Et gare au fesse-mathieu qui rechignait à mettre la main à la poche ! Les enfants entonnaient alors une chanson pour convaincre le récalcitrant : « Aguignettes, … coupez meu un p’tit quignon, si vous n’voulez point l’couper … ». Menaces et représailles étaient toujours suffisantes. De nos jours, ces friandises en pâte feuilletée découpée en motifs divers sont consommées le 1er janvier.
  • Inventé à Rouen au 16e siècle, le sucre de pomme était jadis préparé avec du jus concentré de pommes à couteau et du sucre chauffé à 350°C avant d’être formé en bâtonnets recouverts d’une couche de sucre. La recette primitive améliorée permet d’obtenir un sucre parfaitement transparent qui en 1865, prendra la forme d’un bâtonnet représentant le Gros Horloge dans un emballage gris, blanc et or.
  • A consommer sans modération, « Les larmes de Jeanne d’Arc » créées par le chocolatier Auzou sont des amandes grillées et caramélisées, enrobées de chocolat noir et roulées dans du cacao. Ces chocolats seraient une métaphore des larmes de la Pucelle qui pleurât sur le bûcher, non pas de désarroi, mais de désespoir de n’avoir pu accomplir sa mission.

Une interrogation existentielle demeure : faut-il manger pour vivre, ou vivre pour manger ?

 

 

 

© Daniel Caillet, 2016