Méfiez-vous des Normands : ils ont un vilain défaut !

Depuis le Moyen Âge, les Normands traînent une mauvaise réputation : celle de ne pas tenir leur parole. D’où vient un tel préjugé ?

Les anciens dictionnaires n’ont pas les pudeurs des Larousse et des Robert d’aujourd’hui. Prenez le Littré publié à la fin du XIXe siècle. À l’article « Normand », le lecteur trouve la définition attendue, « qui est de Normandie », mais aussi une variante plus étonnante : « qui est rusé et auquel on ne peut pas se fier ».

C’est un Normand qui le dit !

Cette critique n’a rien d’isolée. Dans son Dictionnaire universel publié en 1708, le Rouennais Thomas Corneille explique qu’en Normandie ils se trouvent « des gens de mauvaise foi ». Puisque c’est un Normand qui le dit, autant le croire.

Ce préjugé s’ancre en fait dans un lointain passé. Déjà, au temps des ducs de Normandie, on craint les combattants normands à cause de leur courage et de leur valeur, mais aussi en raison de leur ruse et de leur malice.

Une réputation tenace.

Ce cliché est suffisamment connu pour tenir lieu de proverbe. Ne répète-t-on pas au XVIIe siècle qu’un Normand a son dit et son dédit. Bref, il faut se méfier de sa parole. L’auteur à succès Marivaux va jusqu’à insérer ce trait de caractère dans sa comédie La Surprise de l’amour. À Lelio qui clame : « Vous me mettez dans une désagréable situation. Dites-lui que je suis plein d’estime, de considération et de respect pour elle », Arlequin répond d’un revers de main : « Discours de Normands que tout cela ». Pas besoin d’explication, le public massé dans le théâtre a compris l’allusion.

Bien embêté par cette réputation dévalorisante, Gabriel Dumoulin vole au secours de ses compatriotes. Dans son Histoire de la Normandie datée de 1631, ce curé de Menneval (Eure) admet leur manque de parole, mais ce défaut, corrige-t-il, ne se rencontre que « parmi la lie du peuple et non entre les personnes relevées et de mérite, qui maintiennent leur parole aussi bien que les meilleurs peuples de l’univers ». L’honneur régional est presque sauf.

Le sang viking en cause ?

D’où vient cette mauvaise réputation ? Peut-être de ce sang viking supposé couler dans les veines normandes. Colonisateurs de la Normandie au Xe siècle, ces guerriers scandinaves étaient jugés aussi rusés que le diable.

En dignes héritiers, les Normands semblent avoir développé une intelligence presque vicieuse. Selon Thomas Corneille, ils sont « ingénieux, difficiles à être trompés ». Sentiment que confirme le curé Dumoulin : ils ne se laissent pas « envelopper et empiéger dans des affaires et entreprises. […] Les Français les accusent d’être savants au possible en matière de procès et connaître parfaitement tous les détours, toutes les ruses et surprises que la chicanerie peut inventer ».

La clef juridique…

Restons justement sur le terrain juridique, car c’est peut-être ici que se trouve la clé. Publié en 1690, le Dictionnaire de Furetière avance en effet cette explication précise : « selon l’ancienne coutume de Normandie, les contrats n’étaient valables qu’après les 24 h de leur passation, pendant lesquelles les parties pouvaient s’en dédire ». D’où cette tendance normande à retirer leur parole. Cette attitude devait naturellement heurter un Français étranger à ces règles. Cependant, vous aurez beau fouiller en large et en travers cette coutume de Normandie, le droit de rétractation sous 24 h ne figure pas.

Finalement, plutôt que les Normands, cet Antoine Furetière pourrait bien être celui qui témoigne de la plus grande mauvaise foi.

76actu / Laurent Ridel

 

© Daniel Caillet, 2017