A l’exception d’une petite rue au sud de l’église Saint-Maclou, le nom de Louis Brune n’évoque plus grand-chose aux habitants de Rouen et de sa région. Pourtant, lors de son vivant et encore un demi-siècle plus tard tout le monde ne connaissait que lui y compris des personnalités comme Jules Janin ou Stendhal. Mais qu’avait-il fait pour recevoir la Légion d’Honneur, pour que la ville de Rouen lui construise une maison sur les quais avec une plaque pour perpétuer son souvenir, pour qu’elle lui accorde une pension réversible à son épouse après son décès, et prenne en charge l’éducation de sa fille… Il avait sauvé 63 personnes de la noyade !

Louis Brune est né à Rouen le dimanche 29 novembre 1807 au n° 79,  rue des Charrettes. Son père, issu d’une famille de laboureurs du Pays de Caux et sa mère, Marguerite Sevry, d’une famille de serruriers de Tourville-la-Chapelle, sont venus se marier à Rouen en 1804. C’est l’époque d’un exode rural massif vers la ville, lieu où l’on peut trouver du travail. Malheureusement, son père décède dès 1817 laissant à la maison sa veuve, devenue fruitière rue des Charrettes, et 4 orphelins.

Louis Brune trouve du travail dans une manufacture pour y gagner quelques sous mais c’est la misère à la maison. A seize ans, il est embauché comme plongeur dans le cadre de travaux en Seine et, dès l’année suivante, il sauve une jeune personne. Ce sera ensuite le tour d’un couple qui a glissé de la cale de débarquement du bateau de la Bouille, puis M. Lemariey, capitaine d’un navire. Louis Brune commence à être connu. Il reçoit régulièrement des gratifications, des médailles jusqu’à être fait chevalier de la Légion d’honneur le 30 avril 1836 à 28 ans. Son dossier révèle qu’il a déjà sauvé d’une mort inévitable 32 personnes. Il n’hésitait pas à pratiquer le bouche-à-bouche à une époque où même les médecins ne le conseillaient pas.

Le dimanche 28 janvier 1838, la Seine est gelée. Malgré les mises en garde, de nombreuses personnes se promènent sur le fleuve et soudain, c’est la catastrophe, la glace se brise. Plusieurs promeneurs disparaissent sous la glace ! Louis Brune, qui ne s’était pas éloigné des bords du fleuve de la journée, plonge aussitôt. Il ramène à la surface M. Bentabole, employé à l’hôtel des Monnaies de Rouen. Il lui faudra ensuite replonger 8 ou 10 fois pour réussir à ramener à la surface Mme Bentabole et c’est un Louis Brune épuisé, les mains coupées, ensanglantées, le corps couvert de contusions, qui est remonté sur la berge après 1/2 heure d’efforts intenses ! Louis Brune devient un héros !

Dès le 1er février, M. Henry Barbet, maire de Rouen, attire l’attention du conseil municipal sur ce nouvel exploit du sauveteur qui, malgré son jeune âge, a déjà arraché à la mort en les hissant hors de l’eau plus de quarante personnes. L’administration municipale a pensé que la cité, avait, elle aussi, une dette sacrée à payer à celui de ses enfants qui a honoré sa vie par tant de services. En conséquence le maire propose au conseil de faire construire une habitation dont la jouissance sera concédée gratuitement à Louis Brune, sa vie durant. Cette construction sera élevée sur la rive droite de la Seine et dans le retrait que forme la rampe d’accession du pont suspendu. Une inscription, placée sur le fronton de cette petite maison, rappellera les motifs et le but de cette récompense civique. Une pension viagère de 400 francs sera faite à Brune sur les fonds de la ville, à partir du 28 janvier 1838, réversible à son épouse et à sa fille. La ville se chargera de donner à cette enfant l’éducation convenable lorsqu’elle aura atteint l’âge de sept ans (elle en a alors 3 ans), et plus tard elle lui fournira les moyens d’acquérir une formation professionnelle. Ces résolutions furent adoptées à l’unanimité.

Le 19 avril 1840, Louis Brune prit possession de l’édifice sur lequel figurait l’inscription suivante : « A LOUIS BRUNE, LA VILLE DE ROUEN, QUARANTE PERSONNES LUI DOIVENT LA VIE ». Quand Louis Brune lut ces lignes, il fit remarquer qu’on lui volait huit sauvetages. Mais, ajouta-t-il avec humour : « je les rattraperai bien… » Ce qu’il fit d’ailleurs par la suite puisque 63 personnes en tout furent sauvées.

Le 25 décembre 1843 au soir, Louis Brune croit entendre un appel au secours, il saute du Pont de Pierre et se fracasse le crâne sur le pont d’un bateau qui stationnait en dessous. N’a-t-il pas pris assez d’élan ? A-t-il eu un malaise ? Ou était-ce volontaire ? Nul ne le saura. La mort fut instantanée. Aussitôt le malheureux événement connu, une foule se précipita vers sa maison pour lui rendre hommage.

Le 27 décembre, le corps de Louis Brune est porté en la cathédrale où une grand-messe est célébrée puis le cortège se rendit au cimetière monumental où une concession perpétuelle de terrain avait été accordée par le maire de Rouen à « celui qui, pendant sa vie, a été le fils adoptif de notre cité ».

C’est seulement le 19 mai 1887 que son buste fut inauguré sur les quais de la Seine devant une foule de personnalités : M. Hendlé, préfet de la Seine-Inférieure, M. Lebon, maire de Rouen, la famille de Louis Brune, les autorités militaires, judiciaires et civiles et 400 enfants des écoles communales qui chanteront une cantate en l’honneur du héros. Ce buste en bronze est l’œuvre de M. Devaux et posé sur un monument dû à Jules Adeline.

Comme nous pouvons le voir sur des cartes postales anciennes, le monument subira la crue de la Seine de 1910. Récupéré par les Allemands en 1941, le buste sera transformé en canon. La stèle, elle, sera pulvérisée par les bombardements 3 ans plus tard. Quant à la maison de Louis Brune, elle sera démolie quelques années après son décès lors de la suppression du pont suspendu. Il reste encore sa tombe au cimetière monumental qui ne porte pas de croix en souvenir de son appartenance à la franc-maçonnerie.

L’eau, source de vie, aurait pu aussi signifier la mort pour ces malheureux naufragés s’il n’y avait eu ce valeureux sauveteur. Lui rendre hommage n’est que justice.

 

 

© Daniel Caillet, 2016