La renaissance de Byzance dans un quartier populaire, est-ce possible ? On croit rêver ou voyager, alors qu’il suffit de grimper sur le plateau des Vieux Sapins pour découvrir St Jean Eudes, l’une des rares églises rouennaises édifiées au 20e siècle.

Mais pourquoi ce vocable ? Tout simplement parce que le fondateur des « Eudistes » en 1643 et canonisé en 1925 était l’ainé d’une famille de sept enfants, et que garder sa mémoire dans ce quartier destiné à accueillir les familles nombreuses à partir de 1922, semblait judicieux. De fait, la construction de l’église paroissiale réalisée par l’entreprise Lanfry de 1926 à 1930 répondait à une nécessité. Le programme sera élaboré conjointement par l’abbé Maubec et l’architecte Robert Danis, Directeur de l’Ecole des Beaux-Arts de Strasbourg. Ce dernier aménageait dans le même temps la chapelle du paquebot « Ile-de-France » qui assurera la première traversée Le Havre-New York le 22 juin 1927. L’ambitieux programme comprenait notamment la construction de l’église et du presbytère, mais aussi d’une salle paroissiale et l’aménagement d’une esplanade.

 

Un phare dédié à St Michel

Le presbytère, bâti en 1925-1926 reste dans la tradition régionale, en briques à décor de silex taillés. Quant à l’église, bénie le 10 juin 1928, réalisée en béton armé, elle a la forme d’une croix latine à transept octogonal avec un campanile accolé, véritable phare du plateau, qui corrige l’aspect massif de la coupole à la forme bulbeuse. Le goût de l’époque privilégie la beauté des lignes induite par un rapport approprié des proportions. L’abondante décoration évoque bien sûr l’esprit Art Déco, mais il est plus juste de qualifier le style de « moderne néo-byzantin ». Des artistes tels que Marcel Imbs, l’atelier de Jean Gaudin et les sculpteurs Busnel et Séguin participèrent à la décoration jusqu’en 1935. Des matériaux divers se côtoient avec bonheur, traditionnelles briques rouges avec insertion de silex, béton armé et pavés de verre bleutés qui illuminaient autrefois l’église. Malheureusement, la technique du « béton translucide » en était à ses balbutiements et les différences de température feront chuter de nombreux cabochons, d’où une étanchéité déficiente et surtout, une insécurité permanente pour les fidèles. Dès 1951, les offices se réfugient dans la crypte dans laquelle on peut admirer un bas-relief représentant la Cène, transféré de l’église St Nicaise. Il faudra attendre dix ans pour que quelques travaux soient entrepris. Les cabochons seront supprimés et douze oculi créés, comblés par des vitraux du maître verrier Bernard Legrand.

La mobilisation pugnace des habitants évitera la démolition un moment envisagée et conduira au classement de l’édifice comme Monument Historique le 26 octobre 1998. Ré-ouverte au culte à la fin de l’an 2000, l’église est désormais sauvée. L’extérieur de la voûte de béton translucide a été recouvert en 2003 d’une chape de cuivre étanche, lui donnant une belle coloration verte rappelant l’environnement bucolique d’avant-guerre.