Pourquoi un tel lieu ?

Un problème récurrent, la peste, fléau quasi permanent qui sévit depuis le Moyen – Age. Quelques mesures plus ou moins illusoires sont prises. Ainsi le marquage des « hostelleries et tavernes entachées de la maladie » et l’interdiction des encorbellements pour favoriser l’entrée de l’air et de la lumière dans les habitations. Réactions très insuffisantes, si bien que l’idée d’un hôpital spécialisé est lancée dès 1537, en fait un lieu pour « recevoir, nourrir, médicamenter les malades… », un lieu de santé en quelque sorte.

 

 

 

Beaucoup d’inertie et d’obstination, notamment de la part de l’Hôtel-Dieu de La Madeleine, et la régression de la maladie, font que la transaction pour acquérir le jardin du Général Prudhomme dans le faubourg Cauchoise ne débute qu’en 1564. Une avancée significative se produit en 1580 lorsqu’on décide de séparer malades et simples suspects. On inaugure alors le « Lieu de Santé », mais dès 1592 les premières constructions sont rasées. On pallie au plus pressé. Quelques baraquements de bois sont édifiés mais non entretenus, si bien que les malades restent hébergés à l’Hôtel-Dieu de La Madeleine; et ce n’est que le 7 septembre 1619 qu’ils seront transférés au Lieu de Santé.

De quoi s’agit-il ? En fait un hôpital provisoire de 41 loges pour les malades et d’un bâtiment pour les religieuses soignantes. Un espoir est vite déçu après la présentation au Roi Louis XIII du projet de l’architecte Abraham Hardouin. Les 100.000 livres accordées sont gaspillées et n’améliorent pas la situation, si bien que l’on songe sérieusement à un nouveau transfert. En 1642, le Lieu de Santé est dans un lamentable état, et sa démolition est inéluctable même si en 1648, on y hospitalise encore 73 malades.

Le déclic se produit en 1650 avec l’arrivée d’une nouvelle épidémie. Une décision du 27 janvier 1654 pour la construction de vastes bâtiments est enfin prise et les premières pierres sont posées en mars 1654. Un bâtiment est réservé aux malades, Saint Louis, et un autre aux convalescents et suspects, Saint Roch. Pendant les travaux, on improvise dans le quartier Saint – Sever un hôpital dit du « Nouveau Monde ».

Le projet d’Abraham Hardouin ne sera édifié qu’en partie, faute de financement. Il est cependant remarquable à bien des égards, avec une belle unité et un très grand caractère architectural. Les bâtiments du XVIIe siècle seront conservés au XVIIIe, y compris celui en fond de cour avec une façade édifiée dans le style de cette dernière époque. Ils abriteront, outre les malades, la communauté des religieuses, les aumôniers et les officiers. Les malades payants seront, eux, hébergés au « Pensionnat ».

 

 

L’histoire parfois chaotique de cet ensemble sera marquée par un ouragan catastrophique en 1683, prélude à un délabrement rapide, faute de réparations suffisantes. La peste régressant, il fallait malgré tout utiliser (on ne parlait pas encore de rentabilité) les vastes locaux disponibles. C’est ainsi que le Lieu de Santé accueillera des forçats en 1690, les convalescents de l’Hôtel-Dieu de la Madeleine en 1693 et qu’à partir de 1700, il deviendra un asile pour les malheureux avant d’être partiellement transformé en magasins. L’Hôtel-Dieu de la Madeleine alors trop vétuste, doit être à cette époque reconstruit ou transféré. Le Lieu de Santé semble s’imposer, s’il reçoit les adaptations nécessaires à sa nouvelle destination.

Les architectes Fontaine et Parvy construisent alors :

  • l’aile nord sur la cour d’honneur. On y installera les cuisines de l’Hôtel-Dieu au rez-de-chaussée.
  • un bâtiment entre Saint Louis et Saint Roch, dans l’axe du bâtiment central et perpendiculaire à celui-ci avec un rez-de-chaussée voûté (comme celui des cuisines) pour la pharmacie, le premier étage étant réservé aux malades.
  • un autre bâtiment au milieu de la cour de Saint Roch.
  • l’église de la Madeleine commencée en1767, reprise par Le Brument, joyau de l’architecture religieuse du XVIIIe siècle. A noter que très habilement, les toitures de Saint Louis et Saint Roch culminent à la même hauteur afin de dégager l’église.
  • à l’entrée, deux pavillons d’un étage, celui de gauche édifié pour Lecat, son premier occupant, qui sera plus tard plus tard le logement de Flaubert.
  • une grille d’entrée, restée inachevée.

 

 

Huit ans de travaux auront été nécessaires et les malades sont transférés le 17 juillet 1758. L’Hôtel-Dieu de la Madeleine et le Lieu de Santé disparaissent alors.

C’est la naissance de l’Hôtel-Dieu moderne.

Pour devenir Préfecture en 1996, un remaniement intérieur important pour rendre cet ensemble fonctionnel s’impose, tandis qu’un profond nettoyage des façades rehaussera son aspect grandiose extérieur. Ceci ne sera pas sans laisser quelques regrets aux nostalgiques qui se souviennent entre autres, des parties voûtées en briques des cuisines et de la pharmacie, des fourneaux, robinetteries et accessoires de ces services (les a-t’on conservés en lieu sûr ? et si oui, où ?), des charpentes du comble du pavillon à l’extrémité de la Communauté, des balcons en fer forgé du Pensionnat, de la rampe du petit escalier de pierre du jardin…

 

 

 

Majesté du site, impression de mystère et de rêve à la pharmacie, quiétude apaisante dans les jardins, lieu de vie devenu sans âme aujourd’hui… C’était, c’est encore, le dernier exemple de grand édifice de cette époque à Rouen dans un style de transition Louis XIII / Louis XIV.