Lorsque Monet débarque à Rouen au début de 1892, c’est pour régler quelques affaires familiales après le décès de sa demi sœur Marie. Il s’installe à l’Hôtel d’Angleterre, sur les quais, à deux pas de la cathédrale. L’établissement est déjà fréquenté par des artistes comme Pissarro. Il brosse quelques toiles rue de l’Epicerie, esquisse des panoramas, avant de se tourner vers celle qui deviendra sa muse, la cathédrale qu’il saisira de quatre lieux différents et réalisera l’ensemble remarquable exposé dans le cadre du « Festival Normandie Impressionniste 2010 ». Si les premiers tableaux sont peints en extérieur dans la Cour d’Albane au niveau du sol et ne permettent que la représentation de la partie inférieure du motif, il trouve vite un lieu plus abrité pour poursuivre sa tâche. Il s’installe d’abord au-dessus du magasin de Mr Louvet à « La Grande Fabrique » dans un local miraculeusement vide et y réalise une dizaine de toiles dont deux représentent la flèche. Mais des travaux le contraignent à déménager au-dessus de la « Boutique de Lingeries et Modes » de Mr Fernand Lévy, située dans l’Hôtel des Finances, l’actuel Office du Tourisme. Il suivait les heures de la journée, du petit matin avec une façade bleue ombrée de brouillard, jusqu’au soir, quand le soleil disparaissant derrière les maisons transformait l’œuvre de pierre érodée par le temps en une étrange symphonie orange et bleue.

 

« Monsieur sans gêne »

C’est l’occasion d’une nouvelle série, jusqu’à ce que le propriétaire demande à Monet de ne plus peindre dans cet atelier improvisé où il a planté son chevalet, car il gêne les pudibondes rouennaises venant essayer leur lingerie dans ce même local. Il consent un loyer triplé tandis que François Depeaux lui fournit un paravent pour qu’il puisse continuer son activité. Au début de l’année suivante, il occupe une pièce au-dessus du magasin de nouveautés d’Edouard Mauquit, dans le haut de la rue Grand-Pont mais un peu plus bas et du même côté que l’Hôtel des Finances. Il y peint une série plus restreinte. Au final, pas moins de 30 cathédrales, dont 18 vues frontales, ramenées et retravaillées à Giverny. 20 d’entre-elles seront bientôt exposées chez le galeriste parisien Durand-Ruel. Mais si Monet et ses amis, dont Clemenceau, souhaitaient ne pas disperser l’ensemble pour en faire un exemple type de « séries », l’aura et la cote du peintre sont telles que cela restera toujours un vœu pieux.

© Daniel Caillet, 2015