Une encablure les sépare et leurs histoires sont intimement liées. L’Hôtel de la Couronne et l’Auberge de l’Ecu de France (devenue actuellement restaurant Le Sud), place du Vieux Marché sont posés là comme dans une reconstitution de village miniature. Pourtant, pour la vérité historique, il y a beaucoup à dire. « La plus vieille auberge de France » est certes le titre décerné par le journal « L’Hôtellerie » en 1959, mais…

 

Retour en arrière

Des actes d’archives incontestables prouvent que la maison existait déjà en 1345 et on en trouve trace sur tous les plans anciens. En 1359, une charte royale atteste la propriété des « Filles-Dieu » sur un manoir nommé « La Couronne » dans la paroisse St Sauveur. Le jour du supplice de Jeanne d’Arc, le 30 mai 1431, les chroniques de l’époque rapportent que la Couronne connaissait une affluence inhabituelle. Le propriétaire Guillaume Baudry acquittait alors son loyer directement à Pierre Corneille, trésorier de la paroisse.

Au 15e siècle, c’était, comme aujourd’hui, une bâtisse de deux étages avec un pignon pointu et des poutres apparentes. Au début du 20e siècle, la façade était banale malgré quelques ornements sur des murs en brique plâtrés, mais pas de pans de bois. « C’était » doit-on dire. Et aujourd’hui ? Rouennais et touristes s’extasient devant une façade entièrement reconstituée par l’architecte André Robinne en 1926 et fortement inspirée du Livre des Fontaines. On a même réemployé des bois de démolition et les seuls éléments d’origine, restent les caves d’époque gallo-romaine.

Pourtant, on continue à affirmer comme la plupart des guides touristiques et gastronomiques que « cette maison du 14 e siècle, superbement préservée… ». Un pas que les Rouennais amoureux de leur ville ne franchiront jamais.

Il faudrait demander leur avis à St Fortunat (patron des gastronomes), St Jacques (patron des voyageurs) et St Guénolé (chantre de la pomme et du cidre) dont les statuettes encadrent la porte d’entrée.

Toujours est-il que malgré un intérieur saccagé, l’essentiel sera préservé lors du bombardement le 19 avril 1944.

 

Une cantine prestigieuse

Les plus grands auront fréquenté cet établissement emblématique de la ville, de l’Empereur d’Ethiopie à Jacques Anquetil, le régional de l’étape, en passant par Sophia Loren, Jean-Paul Sartre, Salvador Dali et bien d’autres.

Construction pastiche par excellence, « La Couronne » a son pendant un peu plus à l’ouest, l’ancienne Auberge de l’ »Ecu de France », autrefois réservée au personnel. On en trouve trace dès le début du 17e siècle, mais complètement détruite le 22 juin 1944, cette propriété divisée par suite d’héritage, sera reconstituée à l’identique quelques années plus tard. « Cuillère à Pot » sous la Révolution, le négoce y régnait en maître. Marchands d’épices et de cidre, puis un serrurier à l’enseigne du « Chevalier Blanc » se succéderont avant l’installation d’un traiteur qui lui donnera son appellation définitive en 1926.

 

Un bon normand, indécis comme il se doit, saura-t-il choisir entre les deux enseignes ?

© Daniel Caillet, 2018