Iles Lacroix et Brouilly étaient jadis des bancs de sable déserts fréquemment envahies par les eaux. La première ne deviendra accessible qu’en 1829, grâce au pont de pierre et c’est vers 1855 que les premières habitations y apparaitront. Elle changera souvent de nom et s’appelait île de la Mouque au 17e siècle avant de prendre son nom actuel, en référence à la grande croix placée à son extrémité.

La seconde, sera rattachée à sa grande sœur en 1922. L’ancien pont aux Anglais s’y appuyait et ses guinguettes faisaient recette. Dans son prolongement était l’île aux Cerises que l’on rejoignait en barque pour une petite collation champêtre. Accompagnée d’un coup de cidre, on venait déguster une friture de gardons et d’ablettes tout juste sortis de l’eau, juste après avoir joué à la « grenouille » ou au bilboquet.

Plus à l’ouest, l’île du Petit Gay était selon Georges Dubosc, « un véritable conservatoire du bel art de la natation » avec les bains froids du père Fessard où les lycéens apprenaient à nager tenus à la corde. Une île appréciée aussi des frères Flaubert, habitués des lieux, qui sera rattachée à la rive droite comme l’île Meru, lors de l’agrandissement du port en 1885.

 

Séquence « ambiance »

Le Château Baubet était à la Belle Époque le « Tivoli Normand ». Créé en 1848, il resta longtemps le lieu le plus couru de la ville avec des fêtes fastueuses données dans une salle à la décoration foisonnante. Les inondations de 1910 le feront beaucoup souffrir et il sera vite démoli. Le Tivoli II lui succèdera presque en face des Folies Bergères et connaitra ses heures de gloire jusqu’en 1920 avant d’être transformé en « skating », en cinéma, le « Gaumont Palace », puis en garage, et enfin détruit par les bombes. Quant aux Folies Bergères inaugurées en 1883, c’était l’une des salles les plus fréquentées : Mayol, Ouvrard, Mistinguet et Charles Trénet y ont été applaudis et les revues locales rivalisaient avec des récitals et des revues de plus en plus déshabillées.

Mais la guerre isole l’île, endommage la salle et condamne la scène à un repos forcé.

L’ouverture du pont Corneille facilitera son redémarrage en 1952 sous le nom de Théâtre de la Lyre, un instrument posé sur le toit bien visible des deux rives. Le grand maître des festivités, le dynamique Jacky Gaillard continuera à l’animer jusqu’en 1964 dans le dernier quartier pas encore reconstruit. L’emblème déposé en 1965 serait toujours entreposé dans une réserve municipale alors qu’il devait être remonté dans un parc de loisirs près de Ry.

 

Histoires d’eau

« En amont du ponton d’où les baigneurs se jettent en Seine, sont amarrés les toueurs, grands remorqueurs à chaîne (Le procédé utilisé entre Rouen et Paris dès 1860), ainsi que les bateaux omnibus désarmés, en aval, les bateaux lavoirs et les canots des sportmen rouennais. » Il y avait aussi le ponton du « père Catel », directeur de l’école de natation et les bains Delion et Villers, très fréquentés au début du 20e siècle. N’oublions pas que les bains-douches, héritiers des « bains en pluie » sont l’invention du docteur Merry Delabost, médecin de la prison Bonne Nouvelle. Qui aurait pu croire que Rouen pouvait être une destination d’évasion ?

© Daniel Caillet, 2018