Rouen : un monastère à sauver

Patrimoine. Le monastère rue du Bourg-L’Abbé, le dernier encore habité à Rouen, se lance dans une campagne de restauration à partir de 2018. Une association, Batificat, vient de se créer et récolte les dons pour financer les travaux.

«Johnny Hallyday est décédé ? Je vais prier pour lui. » Mercredi matin, monastère de la rue du Bourg-L’Abbé, sœur Marie-Claire apprend, comme tout le monde, la triste nouvelle. Avec quelques heures de retard – le quotidien de ces neuf religieuses suit une autre temporalité, moins pressée, moins oppressante – mais sa réaction est la même que les autres Français, preuve que la communauté des Bénédictines de l’Adoration perpétuelle du Très Saint Sacrement, qui fête cette année les 340 ans de sa présence à Rouen fait bien partie de la vie de la cité. « Nous sommes le dernier couvent habité de Rouen. Nous ne partirons pas, nous faisons de la résistance », lance gaiement sœur Marie-Claire, la cellérière de la petite communauté (autrefois chargée de l’approvisionnement du cellier) propriétaire du monastère.

À restaurer en 2018 : l’entrée de l’église et un escalier

La religieuse reçoit pourtant régulièrement des courriers de promoteurs immobiliers, alléchés par cette vaste emprise foncière, en plein centre-ville de Rouen, dans une rue très calme située à quelques enjambées de la mairie. Ils finissent tous à la poubelle. Si la tentation est grande pour les professionnels du secteur, c’est que le bâtiment montre des signes de faiblesse. Façades abîmées, escaliers fissurés, toitures trouées… L’ancien couvent des Minimes n’est plus de première jeunesse. En 2015, déjà, des travaux avaient dû être menés, en urgence, pour empêcher une partie de l’aile nord de s’effondrer. Cet épisode a alerté la communauté. « Une des sœurs férues d’histoire m’a dit un jour que le monastère avait subi des travaux tous les cent ans. Cela tombe sur nous ! »

Mais rénover un bâtiment de cette ampleur requiert des financements. Et les Bénédictines, évidemment, ne reçoivent aucune subvention publique, ni même d’aide du diocèse « qui a déjà bien à faire avec son propre patrimoine ».

Une association de laïcs, Batificat, vient donc tout juste de se créer afin d’aider les religieuses à mener les travaux. Une première action est menée aujourd’hui – un concert de Noël – afin de collecter les dons. Objectifs : restaurer, en 2018, l’escalier de la cour d’honneur (31 000 €) et l’entrée de l’église (92 000 €). Cette tranche de travaux est soutenue par la Fondation du patrimoine, et chaque don donne donc droit à une réduction d’impôt. « Le monastère fait partie intégrante de la ville, réagit Marie-Christine Rozier, à l’origine de l’association. La souscription s’adresse à tout le monde, même les non-croyants. » Cette étape ne serait que la première phase de travaux beaucoup plus importants. « Il faudra ensuite penser à refaire les toitures, et au moins quatre façades », estiment Marie-Christine Rozier et sœur Marie-Claire.

Voyant toujours le bon côté des choses, les religieuses et l’association espèrent que ce coup du sort permettra de mieux faire connaître aux Rouennais la communauté. Les religieuses tiennent en effet une boutique de produits monastiques, où elles vendent leurs propres biscuits au beurre normand. Et elles louent même des chambres à une douzaine d’étudiants !

Concert de Noël ce samedi à 17 h 30, à l’église du monastère des Bénédictines, par l’ensemble vocal Choregia dirigé par Gilles André. Entrée libre.

Une communauté à l’épreuve du temps

C’est en 1677 que mère Mectilde de Bar crée la communauté des Bénédictines du Saint Sacrement à Rouen.

La demeure des religieuses était au départ située rue Morand. Après l’incendie du 18 février 1738, elles durent tout reconstruire. Expulsées pendant la Révolution, en novembre 1792, et réfugiées dans des maisons amies, elles sont emprisonnées en mai 1794, sous la Terreur. Elles seront libérées à la mort de Robespierre, en juillet. C’est alors qu’elles s’installent rue du Bourg-L’Abbé en 1802 dans le couvent des pères Minimes, eux aussi chassés pendant la Révolution. Madame de Radepont et la comtesse de Roncherolles achètent ce couvent des Minimes pour en faire don à la communauté des Bénédictines.

En 1905, avec la loi de séparation des Églises et de l’État, elles auraient dû partir, mais grâce à la pugnacité de mère Prieure Sainte Cécile, elles obtinrent justice : estimant que le monastère n’entrait pas dans le champ de la loi, celle-ci intenta un procès à l’État et, le 25 février 1907, la Cour de cassation lui donna gain de cause.

Aujourd’hui, les sœurs sont toujours présentes dans leur monastère, le dernier de la ville de Rouen à être encore habité. Depuis les années soixante-dix, les religieuses font face à la chute brutale des vocations. Comme leurs aînées, elles comptent bien traverser à leur tour cette épreuve du temps.

 

 

Paris Normandie

© Daniel Caillet, 2017