Grande et petite histoire de la rue Eau de Robec (N° 186).

Texte de Paul Baudry, secrétaire adjoint de la Société des bibliophiles normands (1863-1937) / Archives départementales de la Seine-Maritime.

En l’année 1563, un jeune homme élevé dans les habitudes patriarcales d’autrefois, exerçait à Rouen la modeste profession de fabricant de drap qu’il avait reçue de son père. Sa maison hantée par de nombreux chalands n’offrait rien de l’aspect somptueux de nos magasins modernes …Elle était située dans un des quartiers alors les plus commerçants de la ville, sur les bords du cours de Robec, déjà par les établissements de teinture auxquels il rendait de véritables services, circonstances qui a fait dire depuis à un auteur qu’il y avait en Europe une rivière sur laquelle on comptait plus de cinq cents ponts et dont l’eau changeait de couleur plusieurs fois par jour … Un jour, aux questions qu’on lui posait la femme de notre drapier répondit : « Je me tourmente sans motif, mon mari vient de partir pour une ville voisine, pour Elbeuf où l’appellent quelques affaires ; mais son cheval est vigoureux, la distance prompte à franchir : il sera certainement de retour avant ce soir … Enfin le temps passa les heures s’écoulèrent ; les ombres projetées par les maisons de la ville s’étendirent successivement, puis les derniers rayons du jour moururent à l’horizon et tout s’enveloppa du lugubre voile d’un crépuscule naissant. Mais le voyageur n’avait pas reparu… Tout à coup, au milieu du silence de la nuit, on entendit dans la rue les pas d’un cheval lancé au galop. Se lever, courir, voler à sa rencontre fut plus tôt fait qu’on ne saurait le dire. Hélas le coursier était là, haletant couvert de sueur, mais sa bride pendante, ses étriers brisés, sa selle dégarnie, n’étaient que de trop sûrs indices de l’affreux accident dont son maître avait été victime …. Pâle, muette tremblante elle demeurait anéantie et comme frappée de stupeur. Puis soudain, ranimée par une force extraordinaire : « allons, cria-t-elle, peut-être il est temps encore » et suivie de quelques serviteurs dévoués elle se précipita éperdue à la recherche du voyageur… La petite troupe descendit donc promptement vers la Seine, passa la Seine sur le vieux pont de pierres, qui, depuis le XIIe siècle en reliait ensemble les deux rives ; traversa le petit château, autrefois appelé Barbacane, dont les hautes tourelles protégeaient les abords de Rouen du côté du midi, et gagnant le faubourg d’Emendreville ou de Saint-Sever, interrogeant partout sur l’objet de sa chère sollicitude …On ne savait rien de l’homme. Quant au cheval, peu d’instants auparavant, il en était venu un, abandonné à lui-même, heurter à la porte du château, et, lorsque supposant avoir affaire à une personne attardée, on avait ouvert les battants et abaissé le pont levis, l’animal, l’œil inquiet, l’attitude effarée, avait pris en toute hâte sa course du côté de la ville … Hélas ! Après bien des heures d’inutiles efforts, elle avait laissé derrière elle les villages de Quevilly et de Couronne. Sur le point d’atteindre la sombre forêt de Moulineaux, elle allait, de douleur, renoncer peut-être à une entreprise dont rien ne laissait prévoir le résultat, lorsque, tout près, sur le penchant d’un fossé, un gémissement plaintif se fit entendre… Le voyageur était étendu sans mouvement baigné dans le sang qui s’échappait d’une blessure profonde. Surpris par des voleurs, renversé de sa monture, il avait été précipité, la tête en avant contre un rocher aigu. On l’avait cru mort, peu à peu cependant, grâce à la fraîcheur du sol, il était revenu à lui. Les soins empressés, les transports de joie de sa femme firent le reste. Assis sur un brancard improvisé, il put bientôt, avec des précautions inouïes, regagner sa demeure. Un mois plus tard il avait repris les allures ordinaires de sa vie … Or à quelque chose, malheur est bon. L’aventure ne tarda pas à faire bruit dans la ville. On racontait partout l’heureuse fin. On ventait l’intelligence du cheval qui avait contribué, pour sa bonne part, à envoyer à son maître un secours si peu attendu. Bien plus on voulut voir et connaître les héros de l’histoire. La maison qu’ils occupaient devint le rendez-vous favori des curieux et des visiteurs, et comme il suffit parfois d’un motif en lui-même bien simple pour introduire un usage et attirer la vogue, rarement on quittait le magasin, désormais célèbre, sans acheter quelque coupon de drap, sans faire quelque commande. On prétend aussi que les élégants d’alors, qui sont les mêmes dans tous les siècles, ne voulurent, de longtemps porter d’autre étoffe que celle qui avait une telle provenance…Quoi qu’il en soit, le commerçant tira parti de cet empressement de la part des amateurs. En peu d’année, ses affaires prirent une extension considérable, sa clientèle fut plus que doublée. On devine qu’après cela, quelle image devait, entre bien d’autres, fixer les sympathies de notre marchand. C’était à son fidèle coursier , au digne compagnon de ses voyages, qu’il attribuait, à juste titre la cause de sa délivrance inespérée et l’origine première de sa fortune. Ce fut là le signe emblématique qu’il voulut reproduire à la façade de son logis. Sculpté à la hauteur du premier étage, et entouré d’une riche ornementation, un bas -relief représenta donc, sur le premier plan, un cheval scellé et bridé, dans l’attitude de la marche et semblant se diriger vers un château fort, qui apparaissait au loin, à la gauche du spectateur. Les arbres d’une forêt occupèrent la droite et le fond du tableau. Au-dessous fut gravée la date de 1588.

 

 

© Daniel Caillet, 2017