A la Toussaint, le cimetière connait une inhabituelle fréquentation. Souvenir de ceux qu’on a connus ou oubliés, il est pour le visiteur attentif, un admirable album à feuilleter, tombe après tombe. Lieu de méditation sur le sens de la vie, y compris de la nôtre, il incite à la réflexion sur les vanités humaines anéanties par la mort. Et sans être pour autant un lieu sinistre, sa visite permet l’approche de l’histoire des villes et villages, grâce à une galerie de personnages anonymes reprenant vie. Les classes sociales se découvrent à travers l’architecture des tombes et les espérances et chagrins envahissent les textes. Les objets, parfois banals, souvent beaux et étonnants, sont des témoins précieux de l’évolution de l’art funéraire. Longtemps, les morts inhumés en centre-ville, ont fait peur aux vivants en rappelant les dévastatrices épidémies de peste. Un édit royal de 1776 ordonne le transfert des cimetières hors la ville et Rouen en crée alors cinq nouveaux. Le Père Lachaise parisien, inauguré en 1804, parc funéraire autant que cimetière avec ses remarquables tombeaux-monuments, montre le rayonnement des notables au-delà de la mort et fait des envieux dans les grandes villes françaises.

 

Joyau de l’art funéraire

Le cimetière monumental est alors construit entre 1824 et 1828. Véritable ville dans la ville, la lecture des noms des familles venues habiter ici pour l’éternité, rappelle ceux qui ont développé leurs talents dans la littérature, les arts, la conduite municipale ou le rayonnement économique de la ville. Gustave Flaubert le mal aimé, Boieldieu le musicien, Félix-Archimède Pouchet, le peintre et graveur Hyacinte Langlois, Charles Verdrel, l’ancien maire, Francis Yard, le poète normand, l’abbé et archéologue Cochet, n’ont pas à montrer leurs cartes de visite. Le plus pertinent est sans doute Duchamp-Villon rappelant que « D’ailleurs, c’est toujours les autres qui meurent ». Albert Beaucamp, musicien parti en 1967 ajoute « Je ne vous ai pas quitté, la musique ne meurt pas » et James Barker, un fondeur anglais venu développer l’industrie à Sotteville, est tout rouillé par le temps. Certaines tombes deviennent illisibles, telle celle de Bourbel de Montpinçon, colonel de cuirassiers de Napoléon, tandis que d’autres sont de véritables chef-d’œuvre sculptés. La plus curieuse est sans doute celle de Louise-Aimée Lieutaud, fondatrice de la Société rouennaise des études spirites, « incarnée sur la terre en 1796 et retournée au monde des esprits en 1876 ».

 

Tout cela représente un héritage précieux fragilisé par l’indifférence coupable, l’oubli, et l’usure du temps. A une époque où vandalisme et avidité sont des comportements courants, le réel fléau est le vol de bustes et de statuettes pour des collectionneurs sans scrupules. Le meilleur moyen d’honorer les défunts en protégeant et valorisant ce patrimoine inestimable est alors de manifester une curiosité non morbide pour les cimetières. D’enrichissantes visites sont alors promises.