Les anciens se souviennent avec nostalgie et amertume de sa massive silhouette près de la place du Boulingrin. Succédant au Champ de Mars où les « itinérants » s’installaient, son origine remonte à une pétition des riverains des boulevards demandant la construction d’un cirque. Un premier projet est déposé en 1889, suivi de trois autres. C’est le projet Blanchet avec postes de police et de pompiers qui est retenu, car conciliant les impératifs de sécurité des spectateurs et ceux des forains de la foire St Romain. Un lieu d’accès facile avec le tramway électrique inauguré en 1896. Une salle de 3000 places, des écuries pour les chevaux et animaux de cirque, une salle des fêtes pour bals et banquets ainsi qu’une brasserie avec terrasse. On a vu grand. La soirée inaugurale a lieu le 18 octobre 1894 et les spectacles se succèdent, organisés alternativement par les cirques Piège et Rancy.

 

Les jeux du cirque

Les politiques s’y retrouvent aussi volontiers comme le Parti Socialiste qui tient son congrès en 1905, avec Jean Jaurès, Aristide Briand et Pierre Renaudel.

Puis des séances de « cinématographe », nouvelle distraction apparue à Rouen à la foire St Romain en 1896, sont organisées par Pathé, Omnia et Gaumont. C’est donc la première salle rouennaise puisque en 1908 seulement, Joseph Bramy, rue du Gros Horloge, transforme son magasin en cinéma, le « Théâtre de l’Innovation ». Se déroulent aussi des « parties vivantes » sur un échiquier géant occupant la piste, des personnages costumés figurant les pièces.

Le Théâtre Français de la place du Vieux marché étant devenu inutilisable après les bombardements d’avril 1944, le cirque est réquisitionné par les allemands.

Puis la salle retrouve sa vocation initiale pour le plus grand bonheur des rouennais qui aspirent désormais à se distraire. Comme le Théâtre des Arts et les salles de cinéma sont anéantis, toutes les manifestations culturelles, sportives et artistiques s’y déroulent. Après une première saison lyrique débutée en septembre 1945, concerts et récitals se succèdent. Duke Ellington se produit en 1950, Roberto Benzi, jeune prodige de 14 ans, dirige un concert en 1952 et Louis Armstrong chante en 1955. Les représentations continuent jusqu’en 1962 quand le Théâtre des Arts reconstruit, les accueillent à nouveau.

 

 

Brasserie du cirque ( séance d autographes de l orchestre de Duke Ellington ) 1950.

Sportifs et enfants profitent aussi des lieux avec des combats de boxe et des spectacles de Noël. En mai 1968, ce sont les étudiants qui tiennent leurs réunions dans la « Maison de l’information libre et populaire ». Des générations s’en souviennent encore avec émotion.

 

Cruel destin

Mais le cirque vivait ses derniers instants car Rouen disposait enfin de salles confortables et bien équipées. Par ailleurs, ce genre de spectacle était moins en vogue et la société Rancy, véritable dynastie depuis 1856, connaissait des difficultés financières. L’équipement emblématique fermera finalement pour des raisons de sécurité, l’état de vétusté nécessitant des travaux jugés trop importants. Voué à la démolition après 80 ans de bons et loyaux services, il succombe sous la pioche des démolisseurs en septembre 1973.