Le pauvre Rollon sur son piédestal n’a pas fière allure ! Il se délabre inexorablement… Jusqu’où cela ira-t-il ? Revenons un instant sur l’histoire de cette statue dressée en hommage au premier duc de Normandie.

 

Origine de la statue

Le 24 août 1863, un article du Journal de Rouen de J.-M. Thaurin nous relate que la statue en plâtre de Rollon, fondateur du duché de Normandie, vient d’être dressée sur son piédestal dans le jardin de l’Hôtel de Ville. Cette statue est l’œuvre d’un rouennais : Arsène Letellier. Cet artiste, né le 28 mars 1833 à Rouen, fait ses premières études sous M. Gustave Morin, directeur de l’Ecole de peinture et de dessin de Rouen. Son père décède avant même sa naissance et c’est, certainement pour cette raison, qu’il fut boursier de notre ville. Letellier a aussi été l’élève de M. Duret, membre de l’Institut. Sculpteur, à cette époque, à Paris, il est aussi le créateur des statues de Niepce et de Daguerre qui furent installées au 89 rue Jeanne d’Arc. Il meurt à Paris le 5 février 1880.

La statue en plâtre, installée dans le jardin de l’Hôtel de ville, est soumise par son auteur au jugement des Rouennais et à l’appréciation de la municipalité. Elle ne constitue qu’un projet sur lequel des modifications pourront être apportées.

M. Letellier a représenté son héros au moment où il doit prononcer ses paroles que l’histoire lui attribue : « Nous ne voulons nous soumettre à personne, tout ce que nous acquerrons par les armes, nous en resterons maîtres et seigneurs ».

Le Journal de Rouen, sous la plume de Thaurin, nous décrit ainsi la statue : « Le chef normand debout, la main gauche appuyée sur la garde de sa massive épée, montre de l’index de sa droite étendue la terre qu’il a conquise et sur laquelle il va régner en souverain absolu, mais équitable. La pose est naturelle, quoiqu’énergique…La tête de Rollon a l’expression qui lui convient, mais manque un peu de noblesse et pêche, vue de côté, par un développement exagéré des sourcils…La chevelure s’échappe en mèches luxuriantes de dessous un heaume conique, renforcé par des bandelettes de métal à l’instar de tous les vieux casques scandinaves qui se trouvent dans nos musées…Une tunique, peu ample et fendue sur les côtés, enveloppe le corps du guerrier, sur les épaules duquel M. Letellier a jeté un manteau agrafé sur l’épaule droite, à l’instar de la toge des Romains du bas empire. Les extrémités d’une solide cotte de mailles dépassent de quelques centimètres les manches et l’extrémité inférieure de la tunique, qui la recouvre en grande partie… De solides et fortes chaussures viennent s’attacher aux jambes par des lacets de cuir formant une sorte de réseau, tel qu’on le remarque sur plusieurs des statues du bas empire romain et des temps barbares. »

 

 

Le journaliste, toujours dans le Journal de Rouen, suggère d’apporter des modifications dans l’attitude de Rollon. Il dénonce un mouvement de torsion qui disparaît lorsque la statue est vue de face, mais qui lui enlève quelque chose de sa franchise d’allure lorsqu’on la contemple de profil, de l’un ou de l’autre côté.

Cependant, le 10 novembre 1863, le Journal de Rouen dresse un bilan très positif de l’accueil réservé à cette statue par la municipalité et par les Rouennais. Elle est donc acquise par le Conseil Municipal qui témoigne ainsi sa confiance au sculpteur. Le Conseil lui demande de reproduire cette statue en pierre dure de Chauvigny (près de Poitiers) pour le printemps 1864 avec toutefois quelques légères modifications suggérées « par des personnes de goût … ». M. Letellier reçoit une subvention de 4.000 francs. L’emplacement que devra occuper cette statue reste à déterminer.

 

Où mettre cette statue ?

Le 5 septembre 1863, le square Solférino avait été inauguré. On songea alors à y installer la statue au sommet des rochers que l’on y avait apportés (rochers offerts par Mme de Lux et provenant de sa propriété d’Incarville). Une polémique de presse survint entre les partisans d’une installation de cette statue dans le nouveau square Solférino et leurs opposants. M. Beaucantin, inspecteur des promenades publiques et opposé à la « solution Solférino », déclara dans le Nouvelliste que ce choix était plutôt malheureux et que c’était un non-sens et un anachronisme que de placer un guerrier du Xe siècle au milieu d’un jardin moderne sur un enrochement.

Le conseil municipal se divisa sur le sujet et pour clore la polémique, une commission municipale se réunit le 2 septembre 1864 afin de délibérer sur l’emplacement de la statue. Finalement tous s’accordèrent pour l’installer dans le jardin de l’Hôtel de Ville.

Dans le Journal de Rouen du 2 octobre 1864, on nous précise que l’on est en train de réaliser le piédestal destiné à recevoir la statue près de l’habitation du garde du jardin de l’hôtel de ville. On utilise du béton et des briques pour confectionner l’assise qui recevra ensuite un bloc de pierre de roche de 1 m de côté sur lequel sera finalement déposée cette statue.

Le 26 mai 1865, le Conseil Municipal de Rouen vote la somme de 1.394,96 francs pour les frais de pose de la statue de Rollon.

Elle sera donc finalement érigée dans ce jardin en 1865.

 

La statue au fil du temps

A l’occasion des fêtes du Millénaire Normand, en juillet 1911, la ville de Rouen passa commande auprès du sculpteur rouennais Alphonse Guilloux de la réalisation de deux moulages de la statue de Rollon destinés l’un à la ville d’Aalesund (Norvége), lieu supposé de naissance de Rollon, l’autre à la ville de Fargo (Dakota du Nord – Etats-Unis). En outre, la ville fait exécuter une reproduction en bronze de la même statue pour la ville d’Aalesund. Le tout pour la somme de 7.300 francs, transport compris.

 

 

Le sculpteur Alphonse Guilloux est aussi connu pour avoir réalisé, entre autres, la statue de Pouyer-Quertier et les sculptures en bois de la maison du 29 rue Verte à Rouen.

Dans la séance des Amis des Monuments Rouennais du 6 décembre 1886, M.Georges Dubosc, se plaint déjà du mauvais état de la statue : il manque un doigt à l’une des mains, et demande qu’il soit procédé à sa restauration.

En 1922, le chanoine Allard signale que l’index de Rollon au jardin Saint-Ouen est, une fois, encore tombé.

Régulièrement dans la presse, tout au long du XXe siècle, on signale ce problème du mauvais état de la statue et de l’absence de restauration.

En 1998, on peut lire dans Paris-Normandie l’article d’un lecteur qui déplore une nouvelle fois le mauvais état de la statue « peu digne du respect pour le fondateur de la Normandie ».

En 2008, c’est au tour de l’Association P’tit Pat’ Rouennais d’attirer l’attention sur la nécessité d’entreprendre rapidement la restauration de cette statue amputée d’une grande partie de son bras droit.

En 2011, nous fêterons le 1100e anniversaire de la fondation du duché de Normandie par Rollon au traité de Saint-Clair-sur-Epte. Pouvons-nous espérer avoir une statue restaurée, digne de l’événement et de l’illustre fondateur de notre province dont Rouen fut, dès l’origine, la florissante capitale ?

 

 

Nelly et Alain SAFFROY