Quand Indiens et Normands fêtaient ensemble la venue du roi de France à Rouen, en l’An 1550

Le 1er octobre 1550, le roi Henri II se présente à Rouen. Pour l’accueillir, les matelots normands et une tribu indienne du Brésil lui ont réservé une surprise… L’histoire.

An 1550. Un événement exceptionnel se prépare à Rouen. Pour l’occasion, la ville se mobilise comme le ferait aujourd’hui une ville qui s’apprêterait à accueillir les Jeux olympiques.

Les rues sont nettoyées, des tentures suspendues aux façades, des arcs de triomphe en bois dressés sur le chemin du cortège royal… Car la venue d’un roi est non seulement une occasion rare pour la population de découvrir leur maître, mais aussi un honneur.

Une entrée royale

Âgé de 31 ans, Henri II occupe le trône depuis la mort de son père François Ier, soit trois ans auparavant. Sa femme Catherine de Médicis, les plus hautes aristocrates du royaume et des ambassadeurs l’accompagnent lors de son entrée dans la capitale normande. La municipalité entend témoigner de sa fidélité à l’égard du roi de France par une célébration digne de son rang.

Ces efforts ne sont néanmoins pas dénués d’arrière-pensées. En retour, la municipalité espère quelques faveurs du nouveau prince, comme une confirmation de ses privilèges ou une diminution d’impôt par exemple. Ces magnifiques entrées royales participent aussi d’une compétition entre les villes de province. Laquelle offrira les plus belles merveilles au roi ? À ce jeu, Rouen compte bien gagner en dévoilant une carte inédite.

Les Indiens sont de la fête

Monté sur une mule, Henri II admire la rive gauche de la Seine. De ce côté du fleuve s’étalent une forêt et un village indien reconstitués. 100 à 200 personnes s’agitent, « tous nus et peinturlurés n’ayant de couvert que les parties qu’exige la nature », décrit un témoin.

Chacun joue son rôle : certains s’essaient à tirer à l’arc sur les oiseaux exotiques ; d’autres courent après des guenons. Quelques-uns se balancent dans des hamacs tandis que leurs compatriotes coupent du bois. C’est comme si un morceau du Brésil avait été transplanté sur les bords de la Seine.

Soudain, d’autres Indiens surgissent, arme à la main. Une bataille s’engage (pour de faux). Des huttes sont embrasées (pour de vrai). C’est donc du grand spectacle qui se produit à Rouen, digne de ceux du Puy du Fou au XXIe siècle. Les acteurs se dépensent d’autant plus que leur corps quasi nu doit endurer les températures probablement fraîches d’un début octobre en Normandie…

Loin de venir d’Amérique, la plupart des figurants sont en réalité des matelots normands. Toutefois, participent aussi « cinquante naturels freschement apportés du pays ». Ce sont précisément des Tupinambas, tribu habitant les côtes du Brésil.

Les Indiens, amis des Rouennais

Mais que viennent faire ces Amérindiens en Normandie ? Bien sûr, il s’agit déjà de proposer, par son exotisme, un spectacle original au roi et à la Cour. Mais le choix d’une fête indienne a un sens plus profond. Les Rouennais souhaitent mettre en valeur leurs partenaires commerciaux d’outre-Atlantique.

En effet, depuis quelques décennies, à la suite de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb en 1492, des navires normands se sont aventurés jusqu’au Nouveau Monde, afin de nouer des relations commerciales avec les peuplades locales. Les Tupinambas se sont montrés particulièrement hospitaliers à l’égard de ces marins et de ces marchands.

D’ailleurs, le spectacle offert à Henri II veut illustrer la nature fructueuse de ces rapports : le public aperçoit des Indiens échanger avec des Normands leur bois contre des serpes et des haches en fer. Du troc en somme.

Les cow-boys sont encore loin

Pour nous qui connaissons la suite de l’histoire, la fête indienne représente comme une parenthèse enchantée. L’historien Yann Lignereux explique :

La scène donne à voir un rêve d’alliance entre les peuples : le temps n’est pas encore venu de l’assignation raciale et des zoos humains.

À la fin des XIXe et XXe siècle, le public européen se déplacera dans les foires pour observer des « nègres » et autres sauvages en « exposition ». En 1550, nous n’en sommes pas là. Les Rouennais ont prié le chef Tupinambas, Morobichaha, de traverser l’océan avec sa tribu afin d’offrir un spectacle en l’honneur du roi de France.

En ce 1er octobre 1550, les Normands n’ont pas hésité à se peindre le corps, à orner leur chevelure de plumes et à mimer leurs hôtes. Bref, sous le regard d’Henri II, ils ont joué aux Indiens. Peaux rouges et peaux blanches se sont mêlées sur scène. De ce tableau, ressort ni la supposée supériorité des uns ni la subordination des autres.

Yann Lignereux conclut :

Le Nouveau Monde des Français ne constitue pas, à l’aube de la modernité, une terre à soumettre et des peuples à dominer.

La fête indienne de Rouen en est une spectaculaire illustration.

 

Amérindienne sculptée sur une porte de l’église Saint-Maclou. 

 

76actu / Laurent Ridel

© Daniel Caillet, 2017