Au début du 15e siècle, la seigneurie de Grainville-la-Teinturière, fief de teinturiers, tisserands et foulons, fait grand usage de l’orseille, plante tinctoriale permettant de teindre les draps en rouge. Déjà à la recherche d’or, d’ivoire et d’esclaves, Jean de Béthencourt, né en 1360 dans cette petite commune ambitionne de créer aux îles Canaries une colonie normande et tirer profit de toutes ses ressources. Contrairement à celle de Gadifer de la Salle, son associé, à l’origine d’émeutes qui contribueront à l’échec relatif de l’expédition, la devise de Béthencourt est  » la force par la douceur ». Il souhaite établir des rapports pacifiques et exemplaires entre normands et indigènes pour que ces îles soient le reflet de  » l’exaltation et l’ostentation de toute la chrétienté ». C’est en cela que son projet de colonisation normande est une première, préfigurant davantage l’avenir que ne rappelant le passé.

 

Quand l’orseille était une richesse convoitée

En pleine guerre de Cent Ans, le seigneur et son associé vont entreprendre pour leur compte, avec l’appui du pape et d’Henri III, roi de Castille, la conquête de l’archipel des Canaries peu connu et sans propriétaire. Ils embarquent à la Rochelle le 1er mai 1402 sur deux navires avec 80 hommes d’équipage et de nombreux colons, arrivent à Lanzarote et conquièrent les îles voisines de Fuerteventura et d’El Hierro. Béthencourt reconnait le roi comme son suzerain et devient lui-même  » roi des îles Canaries ».

Les historiens s’accordent pour dire que Béthencourt conquît ces îles et y forma le premier établissement européen, mais divergent sur l’époque des faits. Fort heureusement, il existe une chronique connue sous le nom de  » Le Canarien », rendant compte d’informations essentielles sur la vie des indigènes à l’arrivée des conquérants. Ecrit par les franciscains Pierre Bontier et Jean Le Verrier, participants de l’expédition, ce texte est le seul document existant. L’expédition de Jean de Béthencourt restera une réussite commerciale assurant aux normands le prospère monopole de l’orseille, et près d’un siècle plus tard, les Canaries deviendront une escale incontournable pour Christophe Colomb avant sa traversée vers le Nouveau Monde en 1492.

Le roi des Canaries, mort en 1425 sera enterré dans le chœur de l’église Notre Dame de l’Assomption de sa commune natale. Gravée par le sculpteur dieppois Caulier, une inscription surmontée des armes de Béthencourt sur une table de marbre noir rappelle cette belle aventure. On y lit en lettres d’or :  » A la mémoire de Jehan de Béthencourt, navigateur célèbre et roi des Canaries inhumé dans le chœur de cette église en 1425. Priez pour lui ».