Le patrimoine tangible, grand ou petit, est omniprésent à tous les coins de rues de Rouen. Il l’est aussi dans les esprits, et la restitution du passé par des récits savoureux, souvent anecdotiques, constitue un patrimoine immatériel permettant de mieux connaître la vie de nos aïeux.

Vers 1860, dans un but d’assainissement, l’un des quartiers les plus pittoresques de Rouen est rasé pour faire place au Square Solférino, devenu aujourd’hui Square Verdrel. C’est là qu’étaient établis en nombre depuis le 15e siècle, des tanneurs et des maroquiniers. Deux voies étroites et sales le traversaient, la rue des Hermites, à l’emplacement de l’actuelle rue des Basnage et la rue de la Renelle au niveau du square Verdrel et sur une partie de la rue Jeanne d’Arc. Un ruisseau traversait le quartier, recouvert çà et là de planches pour faciliter la circulation des piétons.

Par suite des travaux de démolition pour le percement de la rue Jeanne d’Arc, les maroquiniers émigrèrent vers le faubourg Martainville. L’ancien quartier hébergeait aussi la corporation des « étuvistes », personnes qui tenaient les bains publics. Ils étaient obligés de suspendre comme enseigne des plats blancs et sur leurs boutiques figurait l’inscription : « Barbier, Perruquier, Baigneur, Etuviste : Céans on fait le poil proprement et on tient bains et étuves ».

 

Déjà, le travail au noir

C’est ici que vivait vers 1760 Jacques Pochet, un savetier qui exerçait aussi l’activité clandestine de rebouteux. Ouvriers et bourgeois venaient s’y faire soigner faisant ainsi la fortune de notre homme. Bien que régulièrement poursuivi par les chirurgiens et les apothicaires de la ville, il continua ses activités et écrivit même un recueil de 80 « recettes » plus ou moins baroques qu’il appliquait aux personnes venues le consulter.

Elles étaient rédigées de telle façon qu’il était très difficile de les lire au premier coup d’œil. Il n’y avait qu’en les lisant tout haut qu’on arrivait à en comprendre le sens.

En tête des maladies pour lesquelles on venait consulter Pochet, figuraient les maladies vénériennes qui devaient être très fréquentes alors, puis on trouvait les maladies d’yeux, la fièvre, les rhumatismes et même aussi le secret pour guérir….les cors aux pieds !

Voici une de ces recettes retrouvée pour soigner les coupures : « Le Sances deture Banstine [lire : Essence de térébenthine] est bonne ausy pou les Coupures sa fait tous de suitte reprandre leschaire ».

Dans le recueil de Pochet, on apprend qu’il se déplaçait à domicile et que, très organisé, il notait soigneusement les rendez-vous pris et les traitements en cours avec ses clients tel « Monsieur auboin marchand deaudevie rüe os zoure (Rue aux ours).

Le savetier rebouteux relatait aussi tous les événements de son quartier, les détails se rapportant à sa propre vie, mais aussi à celle de ses voisins. Il cite aussi certains de ses « confrères » exerçant à Rouen, comme un certain Fabulet qui vendait un onguent guérissant les maux incurables.

 

D’après Alfred Poussier (1909)