La rue saint Romain à Rouen.
Il y avait une fois une vieille, vieille maison qui ne pouvait plus se tenir debout…
On connait l’histoire…
Certaines peuplades, dont je ne me rappelle plus le nom, lorsque les vieux parents sont usés, s’empressent de supprimer ces inutiles. Ce sont pour nous d’abominables barbares; mais, si nous n’agissons plus tout à fait de même avec les gens, nous en sommes toujours au même point avec les choses. Or, à notre degré de civilisation, c’est peut être beaucoup plus monstrueux pour nous. Les vieilles choses aussi sont respectables, et pleines de souvenirs, attaches nécessaires au développement de la vie et, pour la jeunesse même, les meilleures prises de conscience.
Cependant, d’excellents esprits n’en conviennent pas, le massacre des choses rentrant, selon eux, dans les « nécessités de la vie », du « progrès », et voilà pourquoi il a fallu, pétitions sur pétitions, remue-ménage de toutes les machineries administratives, levée en masse des artistes et des poètes, mais finalement sacrifices d’argent des particuliers à la place de la municipalité et de l’Etat, pour sauver l’humble et admirable logis du quinzième siècle qui nous fait vivre encore d’un si prodigieux passé à l’ombre de la cathédrale de Rouen.
Car la vieille maison de la rue Saint-Romain est sauvée. Que tous nos bons défenseurs du pittoresque et de l’histoire le sachent et s’en réjouissent: elle est sauvée!
Par quel miracle? Ni les efforts énergiques de la Société des Amis des Monuments rouennais et de son actif président M. Gaston Le Breton, ni les protestations de tous n’y seraient parvenus, si la vielle maison n’avait pas été prise dans une sorte d’engrenage administratif qui la maintint debout par le simple arrêt contre elle des forces hostiles.
Entrer dans le détail de ces engrenages serait fastidieux. Il suffit de savoir que par suite du dégagement de la cathédrale, décrété d’intérêt public depuis 1861, l’Etat devenu propriétaire du vieux logis, la Ville ne pouvait rien qu’inviter l’Etat à en autoriser sa démolition. Sous la pression de tous les Amis des Monuments, rouennais et parisiens, cette autorisation, non-seulement ne fut pas donnée, mais fut convertie, il y a peu de temps, en une autre, moins barbare de consolidation. Sans ce conflit des pouvoirs, la Ville de Rouen eût déjà mis par terre, depuis des mois, la vielle maison si touchante qui, de ses pauvres fenêtres crevées avait vu passer Jehanne la bonne Lorraine enchaînée aux mains des Anglais.
Mais ce qui est loin d’être sauvé est toute la rue Saint-Romain elle-même.
Regardez la fidèle image du journal: par la vivante sinuosité de la ruelle, le mouvement des lignes et la variété des profils, les pignons divers sur les façades pansues et les tourelles, et à côté des guillochures gothiques de l’Avant-Portail des Libraires les rocailles parfaitement en harmonie de cette petite fontaine du dix-huitième siècle, existe-t-il un ensemble architectural plus savoureux, dont chaque détail soit mieux combiné, non pas seulement pour l’amusement, mais pour une joie substantielle du regard! D’un bout de la rue, la descente de ces mille motifs pittoresques jusqu’au bâtiment de l’archevêché, au fond, et de l’autre, la montée jusqu’à ce grand pan chenu du vieux logis qui ferme presque toute la ruelle des surplombs de ses étages, quelle ville n’eût considéré pareil ensemble comme un trésor si notre sentiment d’art n’avait été atrophié par la nullité de notre éducation esthétique.
Cependant, loin d’être considéré comme un trésor par le conseil municipal de Rouen, la rue Saint-Romain, bien qu’en dehors de toute circulation active a été frappée l’année dernière d’une servitude d’alignement sur le côté nord.
Ce rescindement ne doit être opéré que sur une petite profondeur: une maison, entre autres, devra être rescindée de deux centimètres!… Et c’est pour ces deux centimètres que Rouen se priverait des beautés et des souvenirs attachés aussi à ce côté de la rue: les sculptures anciennes qui couvrent encore une façade de bois, les restes de l’Hostellerie de la Coupe où habitait Rodrigues de Chalon, qui indiqua à Corneille le sujet du Cid, la maison de l’antique maîtrise fondée au quinzième siècle et où Boïeldieu fit ses études….
N’est-ce pas insensé? Faut-il que nous soyons toujours victimes d’un fétichisme administratif aussi littéral et aussi vain! On peut juger qu’un véritable alignement ne sera jamais possible. A quoi servirait-il d’ailleurs, maintenant que la conservation de la vieille maison débordante est assurée? Cette conservation entraîne celle de toute la rue Saint-Romain.
Il faut donc protester à nouveau contre le maintien d’une servitude d’alignement qui n’a aucun sens à aucun point de vue. La rue Saint-Romain toute entière constitue un « monument historique ». Elle forme un ensemble dont chaque partie n’a de valeur qu’unie à toutes les autres. Trop de motifs architecturaux, pour être isolés, furent ainsi privés de vie et par là même de toute signification.
Ce n’est pas la maison du quinzième siècle qui importe seule au décor original de Rouen: c’est la rue même, dont elle complète la beauté pittoresque qui est pour la ville un attrait unique et un profit.

Robert de Souza.

L’Illustration, 16 novembre 1901.

 

© Daniel Caillet, 2018