En 1872, fuyant l’Alsace occupée par l’Allemagne, la famille Blin installe et développe ses filatures à Elbeuf, petite ville de Haute-Normandie. Les bâtiments de brique rouge et jaune sont toujours debout, convertis en HLM et en équipements culturels.

« Aux chambres à vapeur de la sécherie, une buée épaisse et malodorante s’échappe de l’atelier. Il règne à l’intérieur une chaleur de 40 degrés au moins, et nous sommes en plein hiver ! 
Des hommes ruisselants de sueur travaillent dans cette atmosphère de bain turc. (…) Un bruit assourdissant vous abasourdit. Il est produit par le choc incessant des leviers et tiges métalliques qui, sans répit, mènent une danse effrénée et chaotique. » Celui qui tient la plume est un de ces hommes ruisselants. Dans cette enquête publiée le 26 février 1935 dans les colonnes de l’Humanité, le « correspondant ouvrier » du journal nous plonge « parmi les exploités de l’usine Blin et Blin à Elbeuf ». Il y dénonce avec verve l’absence de dispositifs de protection, les dangers des substances chimiques et le manque criant de personnel. Un an plus tard, les grèves de juin 1936 éclatent partout en France. À Elbeuf aussi bien sûr. Les ouvriers obtiennent l’augmentation des salaires, la semaine de 40 heures et les congés payés. Un véritable choc pour les trois frères Blin, Ernest, Maurice et André, qui comprennent mal ce mouvement populaire. Ils sont les héritiers de trois générations de patrons d’une puissante industrie textile, dont l’histoire débute en Alsace en 1825, avec Aron et Jacques Blin, fondateurs de la maison Blin Frères (tissage à main d’étoffes) à Bischwiller (1).

Au lendemain de la signature du traité de Francfort, le 10 mai 1871, qui met fin à la guerre et cède l’Alsace et la Lorraine à l’Allemagne, Théodore et Maurice Blin, les fils d’Aron, n’ont pas d’autre choix que de quitter leur région. Ils décident alors de transplanter la production de drap noir haut de gamme, accompagnés par mille ouvriers alsaciens, en Normandie. Pourquoi Elbeuf ? « Parce que la ville est proche de la capitale et en bord de Seine, ce qui favorise le transport fluvial et l’arrivée de laines fines espagnoles. Et puis, la région a une tradition de textile ancienne, avec une main-d’œuvre qualifiée », explique Marie Sanchez, conservatrice en chef du patrimoine de la communauté d’agglomération Rouen-Elbeuf-Austreberthe (Crea). En effet, dès le début du XVIe siècle, les premières draperies voient le jour à Elbeuf. Colbert y implante en 1667 la Manufacture royale de draps. À la fin du XVIIIe siècle, les métiers tournent à plein régime. Manufactures Clarenson, Gasse et Canthelou, Fraenckel-
Herzog… En 1863, la ville aux cent cheminées produit dix millions de mètres de drap. Pour les ambitions des drapiers alsaciens, les conditions sont réunies.

La première usine de laine cardée ouvre dès le printemps 1872 et bénéficie des aides de l’État. « Ils construisent à Elbeuf ce qu’ils n’ont pas pu faire en Alsace : une usine modèle », raconte Marie Sanchez. Les frères Blin font édifier d’importants bâtiments situés sur des terrains peu urbanisés d’une ville à l’époque de 22 000 habitants (contre 17 000 aujourd’hui). Ils créent un établissement qui concentre toutes les tâches nécessaires à la confection d’un tissu fini. Blin & Blin devient l’usine la plus puissante et moderne de la ville. Malgré le mauvais accueil d’une bourgeoisie locale, conservatrice et catholique, les membres de la famille Blin s’installent dans des maisons de maîtres le long du cours Carnot. « Juifs républicains, les Blin investissent le champ social pour l’ensemble de la ville. On ne peut pas dire d’eux qu’ils sont paternalistes car ils ne s’immiscent pas dans l’organisation et la vie quotidienne de leurs ouvriers », poursuit l’archiviste Marie Sanchez. Mais ils encouragent quand même la création des patronages pour filles et garçons, des établissements d’hygiène et de loisirs… À la veille de la Première Guerre mondiale, le centre lainier compte 2 000 ouvriers (contre 406 en 1876). Les clients sont prestigieux : la reine d’Angleterre, le Vatican, les maisons de haute couture. Pourtant, les affaires vont mal. Si les commandes militaires relancent une production en perte de vitesse, les ouvriers, eux, continuent à travailler dans des conditions exécrables. Et le « correspondant ouvrier » de dénoncer, toujours dans l’Humanité en 1935 : « Pour les gros industriels, cet exode présentait incontestablement un intérêt. Mais quelle différence pouvait-il y avoir pour les ouvriers, sinon celle d’être exploités en terre française au lieu de l’être en terre alsacienne ? » Pendant la Seconde Guerre mondiale, la famille fuit en zone sud. À la Libération, les Blin misent sur la diversification et l’exportation. Mais les matières synthétiques auront la peau du drap en laine pure, produit phare de la maison. La chute des ventes semble inexorable dans un contexte de crise du textile. À cela, s’ajoute l’arrivée en 1958 de l’usine Renault à Cléon qui attire les ouvriers qualifiés avec de meilleurs salaires. Les plans de redressement de 1971 et 1974 ne suffisent plus. En 1975, c’est le dépôt de bilan et le licenciement de 660 employés.

(1) Pour approfondir, lire l’Amour du drap : Blin & Blin, 
1827-1975, de Jean-Claude Daumas, aux Presses universitaires franc-comtoises (1999).

De l’usine Blin à la Fabrique des savoirs. Comment valoriser la mémoire et le patrimoine ? Dès la fin des années 1970, la reconversion s’opère : les anciens îlots deviennent des logements HLM. La mairie y implante aussi des commerces, une médiathèque, un foyer pour personnes âgées. Depuis deux ans, l’îlot Gambetta abrite la Fabrique des savoirs. La réhabilitation a permis d’y installer un pôle culturel, une MJC, le musée (dont la muséographie est une réussite), le centre d’archives patrimoniales et le centre d’interprétation de l’architecture et du patrimoine. Plus d’infos au 02 32 96 30 40.

 

 

 

 

 

http://www.humanite.fr/social-eco/e-lbeuf-l-histoire-de-la-manufacture-drapiere-blin-547528

 

© Daniel Caillet, 2016