Pourquoi Gauguin vient-il s’installer à Rouen en janvier 1884 ? Evoquons son passé pour tenter de saisir son état d’esprit à cette époque précise ?

Impasse Paul Gauguin (1848 – 1903) Impasse :  » rue sans issue  »

Sans issue…fut effectivement le bilan du passage à Rouen de Paul Gauguin, après 11 mois passés dans notre ville, en 1884 où il réalisera pendant son séjour 42 toiles. Pourtant, malgré cette impression peu flatteuse à l’égard de notre ville de province, on peut s’enorgueillir qu’un être aussi profond, passionné de vie et de peinture ait vécu dans notre quartier.

Gauguin : ce nom semble lié à la légende, au mythe du révolté, du paria. Quelle force animait ce peintre qui désirait capter par l’intensité de ses émotions et l’instantanéité de l’expression ses racines les plus intimes ?
Le destin de Paul Gauguin semble déjà écrit par l’hérédité qui tient en partie de la personnalité de ses grands-parents maternels. Et encore sa première fuite de Paris (7 juin 1848) lorsque son père collaborateur au journal  » Le national  » et adversaire de louis Napoléon Bonaparte, dut quitter la France pour se réfugier avec sa famille au Pérou.
Pendant ce voyage, son père mourut et Paul, avec sa mère Aline et sa sœur, s’établit en Amérique latine jusqu’en 1855. Dix ans plus tard, il entre dans la marine jusqu’à la fin de la guerre franco-prussienne de 1870. Sa mère étant morte en 1867, Gauguin trouve en Gustave Arosa, son tuteur, un appui sûr et solide. Arosa, grand amateur de peinture l’initie à la peinture contemporaine (Delacroix, Courbet, Corot, Daumier et Pissaro). En même temps que son travail à la bourse, chez l’agent de change Bertin, Gauguin cultive son intérêt pour l’art, la poésie et la littérature.
Son activité liée à la bourse lui permet de gagner largement sa vie, et en 1873, il épouse une jeune et riche danoise, Mette Gad. La peinture est un loisir auquel il se consacre avec son ami et collègue de bureau, Emile Schuffenhecker. Son désir de dominer la peinture augmente en même temps que sa technique s’affine, la peinture régit désormais son existence. Grâce à Pissaro dont il est l’ami, il participe à la cinquième exposition en 1880.
A la suite du crack financier de 1882, Gauguin abandonne la finance et se consacre entièrement à la peinture. Gauguin allait bientôt déchanter. Les difficultés matérielles toujours plus pressantes, mariées à l’intolérance, au refus véritable du milieu Parisien pousseront Gauguin à quitter la capitale. Le voilà alors, fuyant les conventions, la routine et l’ennui.  » Le vrai voyageur est celui qui part pour partir  » écrivait Baudelaire.
Paul Gauguin ressent déjà la nécessité de partir dans l’espoir de trouver ailleurs le salut. Ce premier départ constitue les prémices d’une longue quête du poète. En 1883, il écrit à Pissaro :  » J’ai envie de voir si je ne trouverais pas à Rouen une maison à louer… J’essaierai de me faire des relations à Rouen. Peut-être viendrai-je un peu dans cette ville où il y a des négociants riches, un peu ici, un peu là. Durand Ruel pourrait bien m’aider un peu, je lui ai fait faire assez d’affaires « .
Gauguin et Pissaro viennent en automne 1883 choisir un appartement à Rouen, 5, impasse Malherne. Gauguin s’y installe en novembre. L’impasse Malherne, aujourd’hui rebaptisée impasse Gauguin se situe au bas de la rue du Nord. Un court article dans le journal Paris-Normandie du 15 septembre 1965, relatant le passage de Gauguin à Rouen, concluait ainsi :  » Rouen a donné à une impasse le nom du peintre, fut-ce alors une intention symbolique ? « . Une lettre à Pissaro du 13 janvier 1884 fait état de cette installation (au musée des Beaux Arts de Rouen – catalogue N° 43, Expo. Beaux Arts Août 1984, in merlès). Le 9 avril 1884, il laisse en dépôt, chez Durand Ruel à Paris, sept tableaux : – Jardin de Bonsecours – Coteau des malades – La rue du Nord – La maison blanche – Le clos d’Ernemont – Jardin abandonné – Chez le jardinier.
En été 1884, il expose chez Mürer à l’Hôtel du Dauphin et d’Espagne des toiles de sa collection personnelles dont un tableau de lui. Au N° 4-6, rue de la République à Rouen existait autrefois, à l’emplacement des futures théâtres de l’Alhambra puis l’Omnia et aujourd’hui les cinémas Gaumont, à l’Hôtel du Dauphin et d’Espagne. En 1881, Yacinthe Mürer, à la fois pâtissier, peintre, collectionneur et surtout ami des peintres impressionnistes, avait acheté cet hôtel et organisait de nombreuses expositions. Beaucoup de peintres dont Monet, Pissaro, Degas, Renoir, Cézanne, Guillaumin, Sisley, Vignon et le peintre rouennais Joseph Delattre y exposèrent régulièrement faisant de Rouen, par attraction de ce lieu,  » une capitale de l’impressionnisme « .
Le 12 août 1884, lors de l’ouverture de l’exposition des Beaux-Arts de Rouen, Gauguin, alors élève de Jobbé Duval, expose  » une scandinave  » (pastel) et un buste de sa femme Mette. Mais hélas, contrairement à ce qu’il avait espéré, Gauguin doit se heurter aux mêmes résistances qu’il avait rencontrées dans la capitale. Là aussi, la vie était insoutenable et gauguib fuit à nouveau l’enfer du monde bourgeois et conformiste qui le dégoûte progressivement du monde civilisé. Notons quatre autre tableaux rouennais : – L’église saint Ouen, 1884 – collection particulière, U.S.A. – Le port de Rouen, 1884 – collection Reader Digest’s Ass., U.S.A. – Les toits bleus, 1884 – collection Reinhart Winterthur – L’église de Bihorel, 1884 (vue de la route de Neufchâtel) –  » Du Bois-Guillaume au Bihorel d’aujourd’hui  » livre de Gabrielle Sueur et Alfred Morel – Ed. Bertout. – Et un également dieppois :  » Baigneuses à Dieppe « , 1885 – National De ce séjour à Rouen, Paul Gauguin laissera plusieurs œuvres importantes qui seront exposées avec des toiles peintes au Danemark, lors de la huitième et dernière exposition des impressionnistes qui eut lieu du 15 mai au 15 juin 1886.
Gauguin quitte donc Rouen en octobre 1884, puis cherche refuge à Copenhague chez les parents et amis de Mette. Il rentre à Paris en juin 1885.  » D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?  » Ainsi s’intitulait l’une des toiles de Paul Gauguin, peinte en 1897. L’angoisse si forte qui le tient et qui à la fin lui fera tenter le suicide ne sera pas déterminante puisqu’il peint, dessine, sculpte, combat (à Tahiti contre les autorités locales) jusqu’au bout pour défendre la vie. Avant de mourir le 8 mai 1903 aux Iles Marquises, il écrit à son ami Daniel de Monfreid :  » Je sens qu’en art, j’ai raison, mais aurai-je la force de l’exprimer d’une façon affirmative ? En tous cas, j’aurai fait mon devoir et si mes œuvres ne restent pas, il restera toujours le souvenir d’un artiste qui a libéré la peinture de beaucoup de ses travers académiques d’autrefois « . Impasse Gauguin ! Mes pas y cheminent et ne cesseront de marteler le passage de Gauguin à Rouen comme un combat, une lutte persévérante, une étape qui le pousse sans cesse à voyager vers l’inconnu, l’exotisme, le primitif, vers l’utopie d’un monde différent, plus proche de l’état de nature et plus humain.

Texte écrit en janvier 1996 par Marie Leroy pour le N° 2 de notre journal de quartier  » Le Jouvenet Pages « .

 

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© Daniel Caillet, 2016