La « tapisserie » de Bayeux est-elle vraiment une tapisserie ?
Quelle histoire raconte-t-elle ?

Rare et célèbre textile médiéval ayant fait l’objet d’innombrables publications, la «  tapisserie » de Bayeux est en réalité une broderie à l’aiguille de fil de laine sur un long support de lin. Datée du XIe siècle, elle raconte un épisode mémorable de l’histoire européenne : la conquête du trône d’Angleterre par le duc de Normandie, Guillaume le Conquérant (1027-1087). Des scènes successives complétées par des inscriptions en latin narrent la victoire de Guillaume à Hastings en 1066 et les événements qui la précèdent.

UNE BRODERIE EXCEPTIONNELLE

L’œuvre est constituée de neuf panneaux de lin de différentes longueurs et d’une cinquantaine de centimètres de hauteur. Cousus bout à bout, ils forment un ensemble de près de 70 mètres de long, dont il ne manque vraisemblablement que la dernière scène. Les motifs ont été réalisés, apparemment sans dessin préalable, au point de tige pour les contours et les inscriptions, et au point de couchage pour les remplissages, donnant parfois l’impression d’un relief. Les fils, dont les huit à neuf teintes différentes sont issues de colorants végétaux, ne sont pas arrêtés avec des nœuds mais simplement coincés entre la broderie et le tissu.

De nos jours, la « tapisserie » de Bayeux constitue un témoignage unique sans équivalent connu, même si des testaments contemporains évoquent des tentures médiévales représentant des exploits militaires.

LES ÉVÉNEMENTS NARRÉS PAR LA « TAPISSERIE » DE BAYEUX

Les différentes scènes sont encadrées en haut et en bas de bordures ornées d’animaux de fables et d’éléments évoquant les travaux des champs. La bordure supérieure s’efface parfois pour laisser davantage de place à l’action principale, comme pour la scène des navires partant pour l’Angleterre, ou bien les figures de la bordure inférieure font écho au sujet central, comme la représentation de soldats morts pour la scène de la bataille de Hastings.

De nombreuses inscriptions permettent d’identifier les personnages les plus importants ainsi que certains lieux, et aident à décrypter les actions. Prologue, action et dénouement se succèdent en une narration continue qui rappelle l’organisation du décor de la colonne Trajane.

L’histoire narrée par la « tapisserie » de Bayeux se résume ainsi : le roi d’Angleterre, Édouard le Confesseur (1004-1066), charge son beau-frère Harold (1022-1066) d’annoncer à Guillaume, duc de Normandie, qu’il le désigne comme son successeur. Harold est fait prisonnier dès son arrivée sur le continent, et est délivré par Guillaume. À Bayeux, Harold prête serment à ce dernier après avoir mené avec lui une expédition en Bretagne puis retourne en Angleterre. Mais à la mort d’Édouard, il est couronné roi. Guillaume fait alors construire une flotte, traverse la Manche [ image principale ] et livre bataille à Harold avec sa cavalerie à Hastings [ détail c ]. Harold meurt pendant le combat. Le couronnement de Guillaume constituait vraisemblablement la dernière scène de la broderie.

Chaque événement de l’histoire est raconté en petites scènes fourmillant de détails, comme les bûcherons abattant les arbres pour construire les navires, ou encore les serviteurs préparant le banquet pour Guillaume. Au total, 626 personnages seraient représentés sur la « tapisserie » de Bayeux.

DE SON USAGE

La première mention de la « tapisserie » apparaît dans un inventaire du trésor de la cathédrale de Bayeux en 1476. Elle est alors présentée dans la nef tous les ans, le 24 juin, jour de la Saint-Jean, soit peu de temps avant la célébration de l’anniversaire de la dédicace de l’église, le 14 juillet.

Mais le style de l’ensemble, les inscriptions et les armes représentées, pour ne citer que ces trois éléments, indiquent que l’œuvre est plus ancienne. Elle fut en effet réalisée au XIe siècle, peu de temps après la conquête de Guillaume. Pour déterminer son usage d’origine, il convient de se pencher sur l’histoire qu’elle raconte, a priori un événement historiquement attesté, une action héroïque : la conquête de la couronne d’Angleterre.

La narration met en scène de façon neutre les deux héros, Harold et Guillaume, sans dévaloriser le vaincu ; les poèmes épiques anglais de cette époque présentent cette même caractéristique. La « tapisserie » de Bayeux serait alors une longue ode profane, dont les dimensions auraient parfaitement convenu à la grande salle d’une noble demeure.

 

Mais un épisode en apparence mineur pourrait constituer le thème central et placer l’œuvre dans un registre religieux : Harold prête serment de fidélité au futur roi Guillaume entre deux reliquaires. Puisqu’il commet un parjure en se faisant couronner à la place du duc de Normandie, il ne peut que subir la défaite. Cette thématique de la sainteté d’un engagement devant Dieu permet d’imaginer la « tapisserie » de Bayeux accrochée dès sa création aux grands piliers de la nef de la cathédrale ou, mieux, sur le mur du déambulatoire, dont l’existence non confirmée reste néanmoins plausible.

Parmi les commanditaires les plus probables de l’œuvre se détache Odon de Conteville (1049-1097), évêque de Bayeux, demi-frère de Guillaume, mentionné deux fois dans la broderie. Également comte de Kent et régent du royaume d’Angleterre en l’absence de Guillaume, il incarne à la fois le riche seigneur et l’ecclésiastique susceptible d’avoir commandé la broderie pour valoriser la ville de Bayeux et sa propre personne.

SOURCE DE CONNAISSANCES

Échappant malgré sa fragilité aux vicissitudes de l’histoire, la « tapisserie » de Bayeux fut redécouverte et publiée au début du XVIIIe siècle, suscitant très rapidement l’intérêt des savants anglais. Peu restaurée, elle est une source documentaire très appréciée, complétant les chroniques médiévales. Les multiples détails qui y sont brodés donnent des renseignements très précieux sur les bateaux, les vêtements ou encore les armes de cette époque.

Si, pour cette période, aucune œuvre brodée n’a subsisté, il est néanmoins possible d’établir des parallèles avec de rares fragments de tapisseries norvégiennes et suédoises datées du Xe au XIIe siècle, qui montrent des sources communes. Des manuscrits anglais s’inscrivent dans le même courant, ce qui n’a rien d’étonnant car les Anglo-Saxons étaient très liés aux familles régnantes scandinaves. Harold fut le dernier d’entre eux à accéder au trône d’Angleterre avant l’avènement des rois anglo-normands.

 

Longtemps, l’œuvre fut nommée la Telle du Conquest dite Tapisserie de la reine Mathilde. Mathilde de Flandre, épouse de Guillaume le Conquérant, était en effet considérée comme l’auteur de la broderie. En raison de la graphie anglaise des inscriptions, la plupart des spécialistes penchent aujourd’hui pour une création anglaise à Canterbury ou à Winchester. Les manuscrits de Canterbury présentent en effet un style très proche, tandis que les ateliers de broderie de Winchester étaient très réputés. D’autres chercheurs, se basant sur l’analyse du texte en latin, proposent la ville de Saumur comme lieu de création. La « tapisserie » de Bayeux demeure ainsi une œuvre anonyme, probablement d’origine anglaise, et d’une remarquable unité quel que soit le nombre de mains qui y travaillèrent.

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© Daniel Caillet, 2017