« Mesdames, Messieurs, admirez les plus belles maisons à pans de bois de la cité », lancent les guides aux visiteurs ignorants. En fond de place du Vieux Marché, se dresse un décor de carte postale qui aurait pu jouxter les maisons des frères Corneille. Mais l’envers du décor, direz-vous ? Rien, ou plutôt si, du béton presque encore frais. Car c’est une spécialité rouennaise de déplacer et de re-plaquer des façades, au demeurant dignes d’être conservées… sur du vide.

Côte à côte, voici donc quatre spécimens. La maison Lewandowsky (1500-17e siècle) jadis 45 rue Orbe . Ne cherchez plus son escalier à balustres ni ses poutres maîtresses décorées de fleurs polychromes. A sa droite, la maison du teinturier Delle qui nous vient du 29 de la rue Eau de Robec (époque Louis XV). Disparus son rez-de-chaussée aux linteaux cintrés et son fourneau. A droite, la brasserie du Coq noir et la quincaillerie Sauvé de la place St Vivien. Exit son remarquable escalier ovoïde et sa porte Louis XIII désormais au n°1 de la rue des Chanoines. Et enfin, la maison des marchands-teinturiers Godebin, de style Louis XV et transplantée elle aussi, du n°97de la rue Eau de Robec. Cheminée en pierre, boiseries et laboratoire sont aujourd’hui aux abonnés absents. A deux pas de là, sur le côté méridional, la maison dite « A la Pâquerette », jadis à l’angle des rues des Charrettes et Harenguerie, a redéployé ses façades bizarrement et sans soucis de vérité historique. De plus son escalier à balustres a été volé.

Alors, est-ce de la poudre aux yeux, direz-vous ? Oui et non, une réponse de normand.

 

Sauvegarde ou hérésie ?

Objectivement, que seraient devenues ces façades lorsqu’on décidait sans scrupules de raser des quartiers entiers pour cause d’insalubrité ? Au mieux, on les aurait expatriées comme la « Maison ailée » de feue la rue des Matelas pour la remonter au golf du Vaudreuil. Au pire, elles auraient terminé leur existence à la décharge publique comme ce fut le cas récemment pour un escalier à balustres Louis XIII de l’Hôtel de Bourgtheroulde. Soyons donc réalistes. Sauvegarde du patrimoine ne veut pas dire automatiquement conservation de tout (si c’est pour croupir dans les réserves des musées déjà bien encombrées, quel intérêt ?). Des choix sont à faire, parfois des crève-cœur, mais laissons vivre le patrimoine. Il n’est pas figé à vita eternam. L’exemple de la place de la Cathédrale nous le montre chaque jour.

Et ça continue !

Rue Saint-Romain, en 2014, au niveau de la « maison de l’Oeuvre, une nouvelle construction en béton vient de naître et sa façade trompera les visiteurs en ne montrant que des colombages neufs. Voilà comment peu à peu, la ville de Rouen ressuscite un patrimoine médiéval d’opérette.