Patrimoine. L’ivoire de Dieppe, un savoir-faire en voie de disparition

Le château-musée de Dieppe possède la plus grande collection française d’objets en ivoire. Une spécialité liée au passé maritime de la ville à découvrir jusqu’au 27 mai 2018.

Les murs épais du château fort de Dieppe (Seine-Maritime) conservent environ 2000 pièces en ivoire finement ciselées. Cette collection, inattendue dans une forteresse, sauvegarde une tradition locale ancienne : depuis la fin du Moyen Âge, des Dieppois travaillent l’ivoire importé d’Afrique et débarqué au port.

Un artisanat local

« Dès l’Antiquité, l’ivoire est une matière recherchée pour au moins trois raisons : sa blancheur, sa longévité et son exotisme », explique Pierre Ickowicz, conservateur du château-musée de Dieppe. Presque aussi précieuse que l’or, l’ivoire est débarqué sur les quais de Dieppe depuis le XIVe ou XVe siècle. Brut, il se présente principalement sous la forme de défenses d’éléphant, mais aussi de dents de cachalots, de narval ou d’hippopotame.

Les sculpteurs cauchois, qui travaillaient jusque là le bois ou l’albâtre, se sont approprié cette matière à la fois souple et résistante.

De la statuette à l’éventail

Dans l’ivoire, les artisans ont taillé de multiples objets. Du plus utilitaire (une poignée de porte, un manche de parapluie) au purement décoratif (un médaillon, une statuette) ; du plus évident (pièces d’échiquier) au plus étonnant (des éventails). Tradition maritime oblige, le musée présente notamment de grandes maquettes de bateaux.

Mais ces dernières pièces relèvent plutôt de l’exception : « Les ivoiriers dieppois produisaient surtout de petits objets », précise le conservateur. Faute de commandes royales ou princières, l’offre s’est en effet adaptée aux moyens financiers plus modestes de la haute société locale : les nobles, les bourgeois enrichis dans le commerce international… Petits objets ne signifient pas pour autant objets vite faits. Au contraire, on pourrait croire que les ivoiriers ont compensé la taille par la finesse des sculptures. Les motifs de certaines pièces imitent étrangement la dentelle.

Un savoir-faire en voie de disparition

Ces œuvres sont d’autant plus précieuses qu’elles vont se raréfier. Afin de protéger les populations d’éléphants, le commerce international de l’ivoire est interdit depuis 1989. L’année dernière, un décret français interdit même la production et la vente d’objets en ivoire, bien que la matière première vienne de stocks anciens. C’est condamner le travail des deux derniers ateliers d’ivoiriers dieppois. Ils étaient plus de 300 artisans au XIXesiècle.

Au château-musée de Dieppe, bientôt la fin de l’exposition temporaire consacré aux bijoux d’Elsa Triolet. Avant de connaître ses succès littéraires, Elsa Triolet, compagne de Louis Aragon, se passionne pour la création de bijoux. De 1929 à 1932, son talent à composer des colliers séduit les maisons de haute couture. Ses créations, inspirées notamment par l’art africain, le surréalisme et les arts décoratifs, utilisent des perles, des nacres, mais aussi des matériaux plus insolites comme le cuir ou les boules de cotillon. Clôture de l’exposition : dimanche 27 mai 2018.

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© Daniel Caillet, 2018