Les débuts du christianisme en Normandie : quand la séduction l’emporte sur la contrainte

Attesté dès le IVe siècle en Normandie, le christianisme gagne très lentement l’ensemble de la

Exupère prêche aux habitants de Bayeux (Calvados) et des environs. Vivant au IVe siècle, Exupère serait le premier évêque de Bayeux. Vitrail de la cathédrale.

Dans le territoire appelé à devenir la Normandie, les premières communautés chrétiennes apparaissent sous la domination romaine. Touchant d’abord les citadins, la nouvelle religion s’étend ensuite dans les campagnes où le clergé met en place différentes stratégies pour évangéliser la population. Stratégies qui passent plus par la séduction que par la contrainte.

Les premières communautés chrétiennes

Dans notre région, les débuts du christianisme restent aussi obscurs que des catacombes. Faute de sources fiables, les historiens ne peuvent que formuler des hypothèses. Vu l’éloignement de la Normandie du foyer du christianisme (l’Orient), la nouvelle religion s’y propage probablement tardivement. À moins que l’axe de la Seine, prolongé par la Saône et le Rhône, favorise l’arrivée des premiers adeptes en provenance de Méditerranée : légionnaires, marchands…

Ce qui est sûr, c’est le nombre réduit de disciples de Jésus aux premiers siècles de notre ère, car l’Empire romain, auquel appartient la future Normandie, accepte difficilement cette religion orientale. En cause, le refus des fidèles de sacrifier des animaux en l’honneur des dieux et de l’empereur. D’où parfois des persécutions à leur égard.

Le christianisme sort de l’ombre

En 313, le christianisme change de statut avec la conversion de l’empereur Constantin. De religion plus ou moins tolérée, elle devient légale et même appuyée par le pouvoir. Ce n’est donc pas un hasard, si peu après, apparaît la première preuve de l’existence de chrétiens en Normandie. Une source nous apprend en effet qu’en 314 Rouen possède un évêque nommé Avitien. Si évêque il y a, l’implantation d’une nombreuse communauté chrétienne ne fait plus de doute.

Sur les deux siècles suivants, les historiens repèrent la présence d’évêques dans les autres chefs-lieux administratifs de la Normandie : Bayeux, Évreux, Coutances, Avranches, Sées et enfin Lisieux. Le christianisme s’institutionnalise, mais il semble se limiter à ces villes. Dans les campagnes, les paysans, restés à l’écart des mouvements d’évangélisation, sont encore attachés à leur ancienne croyance. Or, depuis l’an 392, la religion du Christ est devenue la seule licite. Comment convertir les égarés ?

À la conquête des campagnes

Ceux qui ne croient pas en Dieu sont dits païens, mot à la base de « paysans ». Leur culte revêt plusieurs formes. Certains païens célèbrent les dieux antiques (gaulois ou romains) ; d’autres les forces de la nature. Ils déposent des offrandes auprès d’arbres sacrés, de sources, de carrefours ou au sommet de colline. Pour le clergé, ces divinités protéiformes sont autant de démons qu’il faut chasser. Des évêques et des ermites itinérants s’investissent dans ce combat contre le paganisme. Ils s’appellent Romain, Lô, Vigor, Pair, Taurin… Leur nom survivra à travers des dédicaces d’églises et des toponymes.

Quelques-uns de ces évangélisateurs « normands » emploient la manière forte. Saint Valéry abat l’arbre d’Eu, une grosse souche ornée de statuettes, vénérée par les paysans. Au nord de Rouen, Romain aurait détruit le temple de Vénus. Ces actes brutaux ne semblent pas les plus nombreux.

L’art de convertir en douceur

Plutôt que détruire un site cultuel antique, des missionnaires du christianisme lui confèrent une sacralité plus respectable. Ainsi on brode une jolie histoire autour d’une source païenne. Par exemple, dans le village de Rônai (Orne), on explique que saint Martin passa dans le village. Il prit de pitié une villageoise fatiguée d’aller chercher de l’eau au loin et frappa alors le sol de son bâton pour faire jaillir ladite source. Bref, on christianise les anciens lieux de culte.

Plus banalement, les évangélisateurs agissent à la manière du Christ : par la parole et par l’exemple. Mais rien de mieux que quelques miracles pour démontrer la force du message divin auprès des plus incrédules. Si l’on en croit son biographe, saint Taurin, le premier évêque d’Évreux, multiplie les prodiges. Il ressuscite une jeune femme tuée par un démon ; il rend la vue aux aveugles et la parole aux muets. Dans un combat contre le diable, il réussit à lui arracher une corne. Du grand spectacle.

Au VIIe siècle, la Normandie semble christianisée jusque dans les profondeurs de son territoire. Il n’en subsiste pas moins chez certains habitants, pourtant baptisés et croyants, l’habitude de pratiquer les rites anciens. Pour s’assurer une meilleure protection, mieux vaut appartenir à plusieurs chapelles.

Normandie actu

© Daniel Caillet, 2018