Coup de gueule par Patrice Quéréel

Port Autonome : drague ? drogue !

« Ma femme est morte, je suis libre !

Je puis donc boire tout mon soûl. »

Charles Baudelaire, Le vin de l’assassin

« Nouveau[1] », « Le plus grand d’Europe[2] », « témoignage éloquent de la renaissance de notre grand port de transit maritime et fluvial[3] », « édifice entièrement nouveau[4] », « répondant aux nouvelles exigences[5] », une « conception d’avant-garde[6] », ce « bel exemple de construction industrielle illustre d’une manière particulièrement saisissante les remarquables résultats que permet d’atteindre la coordination des efforts de l’architecte, de l’ingénieur et de l’entrepreneur en vue de la réalisation d’un ouvrage d’utilité publique[7] »… A qui va cette vague laudative de toute la presse unanime ? Pour qui, pour quoi tous ces superlatifs ? Pour le Chai à Vin, construit par la Chambre de Commerce de Rouen et inauguré le 15 décembre 1950 par M. Pinay, ministre des Travaux Publics. Un « instrument », un « outil » loué consensuellement. Levons nos verres, bravo !

« Utilité publique »[8]? Boire ? Voire !

Le Chai à vin, le chai à drogue, mériterait une longue description. Il faut dire d’abord qu’il répond à l’évolution des techniques. Avant la guerre de 1939-1945, le transport des vins se faisait au moyen de barriques, de « demi-muids » de 624 litres chacun qui couvraient avant-guerre la plupart des quais de Rouen et parfois même,  à certaines époques de l’année, la quasi-totalité des axes adjacents. Témoignait de cette activité, il y a peu encore, la si fameuse, si typique, rue du Champ-de-Foire-aux-Boissons. Le procédé n’était pas simple. La manutention nécessitait d’importants moyens de levage. Il fallait par ailleurs déplacer les fûts –  les « bouler » -, d’où l’usage des « bouloirs »  et des « haquets » tirés par de petits chevaux et des ânons. Tout ce matériel était fragile : il fallait non seulement construire des barriques mais les entretenir, ce qui coûtait cher. Il fallait « sonner » les tonneaux, pour évaluer les quantités à combler. Tous ces inconvénients rendent dispendieux le procédé mais la technique des fûts de 624 litres perdure : changer de méthode implique investissements importants et… évolution des mentalités. Car c’est toute la chaîne du transport qu’il faut modifier, en particulier les bateaux qui devront désormais disposer de cuves à grande capacité.

Dès avant la guerre, un premier chai moderne est construit, mais il est privé et de capacité plus réduite. Le conflit armé et les destructions qu’il implique constituent en définitive une parfaite opportunité pour changer d’un coup les méthodes de transport. Pendant la guerre, les tonneaux, les bateaux, les moyens de levage n’ont pas été entretenus quand ils n’ont pas été détruits. Au sortir du conflit, les outils du transit des alcools et le capital qu’ils représentaient sont réduits à néant. Belle conjoncture pour passer à un nouveau procédé : le « vin en vrac ».

Le Chai à Vin a pour architectes Pierre et Pierre-Maurice Lefebvre. Pierre-Maurice, auteur d’essais poétiques et de pièces de théâtre, sous le pseudonyme de P.M.L de Vilaine, s’associe avec son père, lui-même architecte, dès 1931. Tous deux sont connus pour leurs travaux de restauration d’édifices historiques aussi bien que pour leurs constructions neuves notamment à titre d’architecte des villes de Formerie dans l’Oise, par exemple, de Forges-les-Eaux ou encore de Caudebec-en-Caux, en Seine-Maritime.

Le Chai à Drogue est situé sur la presqu’île des Bassins Saint-Gervais. Cet emplacement favorisait l’activité : côté fleuve venaient accoster les tankers, les célèbres « pinardiers », ces cargos spécialisés dans le transport des vins, côté bassin au contraire stationnaient les péniches. Le Chai et ses galeries souterraines étaient logiquement placés au centre des deux quais.

De l’extérieur, le Chai présente de grandes surfaces aveugles recouvertes d’un parement de briques dont le fin décor géométrique, selon l’angle de la lumière, s’efface ou produit des effets de relief. Aux murs aveugles, rouges, presque couleur vin, identiques sur les quatre faces, s’opposent, en rez-de-chaussée, les claires ouvertures des bureaux.

Les grandes façades sans le moindre percement, réunissent en fait les quatre tours qui constituent les cuves. La disposition des tours aux quatre angles permet de ménager à l’intérieur, sur toute la hauteur du bâtiment, un espace vide en croix où sont installées les coursives nécessaires à la visite des cuves. Au centre de la croix, une salle des commandes, vitrée, fait face à un immense tableau lumineux de contrôle.

La précision du dessin, la qualité des matériaux, le souci du décor, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, tempèrent une architecture empruntée délibérément au courant moderniste.

Quelques chiffres : 250 cuves verrées à l’intérieur pour un total de 95 000 hectolitres de contenance, 42 km de canalisations. Alors qu’avant-guerre le travail du vin occupait environ 4 000 débardeurs, « bouleur » de fûts et tonneliers, le Chai emploie, aux temps de sa splendeur, quatorze personnes, auxquelles s’ajoute tout à peine une douzaine de manutentionnaires travaillant à l’extérieur.

Ne nous méprenons pas : le Chai à vin n’est pas un chai, ou du moins pas un chai classique de stockage mais un « chai-relais ». Le but du chai n’est pas la conservation des vins et leur vieillissement mais simplement leur transfert. Il a pour fonction le déchargement rapide des navires – les « tankers » – et le remplissage le plus rapide possible des péniches, trains, camions, citernes qui évacuent la drogue vers d’autres sites de stockage.

Le Port Autonome auquel la Chambre de Commerce a rétrocédé le bâtiment, montre une certaine fierté à posséder un tel outil.

Après 1968, le Port, selon  une lettre ouverte des Amis du Chai à Vin – club nouvellement formé[9] « maintient un poste d’entretien de l’infrastructure et accueille une antenne de l’administration des douanes dans les bureaux du rez-de-chaussée, préservant ainsi le Chai à Vin des intrusions et du vandalisme par leur unique présence.

Le lieu est voué à l’abandon alors que l’alerte est donnée aux institutions du patrimoine dès 1991 par l’association Paquebot Gambetta, à une époque où le bâtiment est encore en parfait état de conservation. C’est alors que le festival « Octobre en Normandie » y organise des manifestations culturelles pendant l’automne 1992, à travers une reconversion du lieu en espace festif.

Le déménagement de l’administration des Douanes en 1993 laisse vacant le bâtiment qui se voit immédiatement pillé : les 16 km de canalisations en cuivre disparaissent, les verrières sont démontées, les menuiseries sont brisées, l’ensemble des installations est saccagé et certaines boiseries sont même incendiées.

Malgré les multiples tentatives du Port Autonome de Rouen de condamnation des issues, les panneaux en bac-acier sont systématiquement éventrés et le Chai à Vin est régulièrement visité ; à tel point que celui-ci servit de gradin au printemps 2000 lors d’une manifestation de cascadeurs où des familles entières – poussettes comprises – vinrent admirer le show acrobatique depuis le toit terrasse de l’édifice au péril de leur vie car, outre l’absence de garde-corps en toiture, les grilles de sol en rez-de-chaussée ont disparu laissant place à de grands trous béants masqués par des immondices au-dessus d’un sous-sol inondé.

La dégradation des descentes d’eau pluviale, les infiltrations dues au pillage des sheds en toiture et l’accumulation de déchets en tout genre dans les regards d’égouts alentour  sont probablement à l’origine de l’immersion du niveau inférieur du bâtiment. Même si les bétons armés des années cinquante sont de grande qualité, ces conditions risquent de fragiliser très rapidement les fondations en sous-sol et, par conséquent, menacent la structure même du Chai à Vin.

Durant l’hiver 2000, la Préfecture de Seine-Maritime n’ayant pris aucune disposition quant à l’aménagement dans la région d’un centre d’accueil pour les gens du voyage, le Port Autonome de Rouen ne pouvant clôturer l’ensemble de son territoire, ce sont 150 caravanes qui s’installent aux abords du Chai à Vin.

Abandonné au vandalisme, laissé sans aucun entretien depuis maintenant dix ans, battu par les marées qui inondent, à travers les galeries souterraines, l’ensemble des sous-sols à chaque montée des eaux, le Chai à Vin peut-il encore être sauvé ? Désormais, il faut agir vite, très vite.

Le Port Autonome peut-il, quant à lui, être considéré comme crédible lorsqu’il affirme être attaché à ce qui fut l’un des fleurons de ses équipements ? La politique du Port consiste apparemment surtout à tergiverser. A une certaine époque, il avait été question de redessiner totalement le rez-de-chaussée afin de transformer le Chai à Drogue en Halte de Plaisance dans le cadre des festivités liées à la « Grande Armada ». Le Conseil Général a, lui aussi semble-t-il, eu des vues un moment sur le Chai et a fait des propositions de rachat. Le Port aurait refusé sous l’argument que la nouvelle fonction n’aurait pas eu un caractère assez « noble ». Le Port tient à son Chai, il veut y voir s’installer « quelque chose de valorisant ». C’est ce que l’on entend dire de la part de la haute hiérarchie, ce qui filtre en tout cas des conversations répétées en ville. « A moins que tout cela ne soit, dit l’homme de la rue, que du baratin »…

Sans entretien, les jours du Chai sont comptés si l’Etat n’intervient pas. Dès 1991, l’Association « Paquebot Gambetta » avait demandé une inscription à l’Inventaire Supplémentaire des Monuments Historiques. On connaît la suite, l’art de temporiser de la Conservation des Monuments Historiques, le peu d’intérêt encore à cette époque pour le patrimoine du XX° siècle, y compris parmi les  fonctionnaires responsables. On connaît la suite, le Chai livré au vandalisme, les tuyaux de cuivre rouge démontés, emportés ainsi que les vannes et les ouvertures des cuves en bronze.

Désormais, où en est l’espoir d’une protection de type Monuments historiques (MH) ? Les déprédations – qu’on a laissé presque volontairement commettre – vont désormais servir d’argument aux tenants de l’indifférence et du mépris. Comment ne pas imaginer déjà les discours de la bonne conscience : « Ah ! S’il était dans son état d’origine, d’accord, mais là… »

Plus grave, le Chai n’a pas de fonction, pas de réemploi et une réhabilitation, compte tenu du système des cuves qui occupe la plupart des volumes inférieurs, est jugée peu facile à envisager. Or ici se pose un problème de philosophie. A écouter la Conservation des M.H., un bâtiment ne peut être inscrit, protégé à un titre ou un autre, qu’à la condition de retrouver un usage. Ce n’est donc pas l’intérêt du bâtiment, en soi, qui est considéré mais sa simple capacité à s’offrir à une nouvelle fonction. Est-ce vraiment ainsi qu’il convient de déterminer les cadres dans lesquels inscrire une politique cohérente de la conservation ? C’est simple et pratique, certes, mais c’est exclure a priori tout bâtiment atypique et à la trop forte personnalité.

Revenons au Chai. Il semble bien que pour lui des solutions existent. Des propositions nouvelles voient le jour. Les jeunes architectes de l’Association « A Cube » ont proposé de transformer en bureaux et ateliers le rez-de-chaussée, tandis que les parties hautes et l’ensemble de coursives deviendraient lieu d’exposition. L’AAA (Action Art et Archéologie), imagine de transformer les lieux en « Palais du Délire ». L’argument est imparable : après le vin, la drogue, comment ne pas « sortir du sillon » ? Le délire, la folie, l’égarement de l’esprit, joli thème pour un Palais (sans jeu de mots) réalisé dans un chai où les cuves se prêteraient parfaitement, chacune d’entre elles, à une installation idéalement visionnaire.

Le chai peut devenir, désaffecté, non pas un lieu sans affect, mais un espace de réflexion sur les conditions de vie et l’idéologie d’une époque, tout autant qu’un terrain de méditation sur la fragilité de la conscience mais aussi sur les capacités imaginatives de l’esprit humain, dès lors qu’il s’abandonne à des délires constructifs.

Finalement, la vie maudite du Chai aura été fort courte, de 1950 à 1969 : dix-huit ans, tout juste une majorité. Souhaitons-lui une maturité positive et, désormais, pour sa réhabilitation, un dernier véritable épanouissement.

Port Autonome, Ville de Rouen, Monuments Historiques, jusqu’à ce jour une même impéritie !

Les actions–spectacles – barbecue et coup de peinture sur les corniches – organisées par « Les Amis du Chai », vont-elles réussir à réveiller les consciences ?

Espérons !

[1] André Bouchet (date ?), Le Nouveau Chai à Vin de la Chambre de Commerce de Rouen (Seine-Inférieure)

[2] R. Peyronnet, « Le Plus Grand Chai d’Europe », La Revue de Rouen, 4ème année, n° 32, p. 21.

[3] Jean S. Adout, « Le Chai à Vin de la Chambre de Commerce a deux ans d’existence », La Revue de Rouen,  6ème année, n° 1, p. 12.

[4]  Le Chai-Relai,  Document interne du Port Autonome, décembre 1968, p. 8.

[5]  Document interne du Port Autonome, p. 8. Décembre 1968.

[6] Ibid.

[7] A. Bouchet, op. cit.

[8] A. Bouchet, op. cit.

[9]  « Les Amis du Chai à Vin » : Boulevard Emile Duchemin 76000 Rouen. Tél. 02 32 10 26 10 ou 02 32 10 26 11. lesamisduchai  mail.com. « Les Amis du Chai à Vin » ont organisé un barbecue-spectacle le samedi vin(gt) octobre 2001 et mis en couleur les corniches des façades avec l’aide d’une association d’alpinistes.

 

 

Photo Thomas Boivin

 

© Daniel Caillet, 2015