La chute de la bannière de Saint-Godard. Lithographie de Nicétas Periaux, 1836. © Gustave Morin

 

Redonnez-nous notre boise !

Nuit Debout a réveillé à Rouen une tradition de lutte sociale vigoureuse qui refera peut-être école. Laissez-moi vous conter l’histoire de la boise de Saint-Nicaise. Toute collision avec l’actualité n’est aucunement fortuite.

Les Communard-e-s qui ont investi le 5 mai 2016 l’église Saint-Nicaise, dans un des derniers quartiers de l’hypercentre rouennais à donner l’exemple de la mixité sociale, vous diront qu’ils se réapproprient un espace public menacé par la spéculation immobilière. Mais si vous les travaillez à l’âme, ils vous avoueront peut-être que quelque chose en ce lieu les a possédés avant même qu’ils n’eussent le sentiment d’être tout à fait chez eux, qu’ils y ont été appelés. À mesure qu’ils se familiarisent avec les restes dégradés d’un patrimoine pluriséculaire invraisemblablement négligé ‒ autel baroque orné d’une copie d’une Vierge de Raphaël, pile d’arc-boutant en fil de dentelle, vitraux Renaissance d’un éclat et d’une somptuosité sans équivalents dans une ville pourtant renommée en la matière, pierre de fondation gravée en moyen français où flottent les noms de tabellions de la fin du XVe siècle, archives paroissiales encore bruissantes d’actes de mariage et d’enquêtes prénuptiales ‒, des bribes de vies qu’ils n’ont pas vécues, écloses des grains de poussière, mêlent leur histoire à la leur, un peu comme ces animalcules archaïques desséchés qu’une goutte d’eau suffit à réanimer, avec toutes les apparences d’une mobilité juvénile. Cette goutte d’eau, pour Saint-Nicaise, ce fut et c’est encore une juste cause contre laquelle un capitalisme toujours plus vampirique et toujours plus exsangue jette ses dernières forces. Car il s’en est passé des choses dans cette pauvre paroisse Saint-Nicaise, paroisse d’ouvriers drapiers, de tisserands, de laneurs, d’éplucheurs, de tondeurs et de jardiniers, gens de trame et de sillon, habilleurs des hommes et du sol. Et il semble que ce passé ait beaucoup à nous dire, profitant de la brèche que Nuit Debout vient d’ouvrir et qui se refermera peut-être pour céder la place à la gueule d’Enfer.

Pauvre, la paroisse Saint-Nicaise l’a toujours été, mais la pauvreté n’est pas toujours un empêchement. Saint-Nicaise débordait jadis d’énergie et de sens de l’initiative dans les situations de péril imminent. Un jour, une grosse nef lestée de draps anglais s’était hasardée dans le port de Rouen. Les portefaix furent prompts à avertir de ce coup en traître les ouvriers de Saint-Nicaise. Toute la paroisse, femmes et enfants compris, plusieurs milliers de gens, se dressa comme un seul homme et marcha sus à cette concurrence assez sûre d’elle-même pour tenter de ravir le pain des travailleurs sous leur nez. Quelques ballots venaient à peine d’être débarqués que ce peuple urbain en campagne les dépeça furieusement. Puis, passant de l’arme terrestre à l’arme navale, où il était également compétent, il lança plusieurs dizaines de chaloupes à l’abordage de la nef anglaise, dont l’équipage se volatilisa plus vite que la direction d’une banque en faillite. Le restant de la cargaison fut jeté à la Seine, qui s’étoila d’une charpie d’étoffes multicolores. Cette action de salubrité économique accomplie, les Nicaisiens, redevenus calmes, plaisantant et devisant de riens, s’en retournèrent à leurs tâches ordinaires. La bourgeoisie rouennaise, effrayée d’une telle audace, ne qualifia pas l’expédition de « raid de casseurs », mais, dans la terminologie de l’époque, de « descente de reîtres ». Elle savait à présent ce qu’il lui en coûterait si elle cherchait noise aux Nicaisiens.

Elle savait. Aussi rusa-t-elle pour leur donner une bonne correction.

La paroisse Saint-Nicaise était limitrophe de la paroisse Saint-Godard, petit Neuilly local où créchaient la grasse magistrature parlementaire et camérale, dans de beaux hôtels particuliers, tout en chapiteaux tarabiscotés et armoiries clinquantes. Ici, on tenait salon et on causait précieux. À côté, c’était Sarcelles, un Sarcelles où on ne châtiait pas son langage, où on parlait « purin », un salmigondis de patois normand, de français, de celtique et d’argots de métiers, un Sarcelles de vieilles bicoques médiévales à colombages toutes biscornues, serrées de guingois les unes contre les autres, rapiécées de bric et de broc, entre lesquelles sinuaient des ruisseaux commençant en sente et se terminant en bourbier. Au milieu, émergeant d’un grouillement de bardeaux, d’ardoises et de tuiles, l’église Saint-Nicaise, gros bâtiment disparate, mal fichu, fait d’une nef à trois travées toute tassée sur elle-même, construite au XIVe siècle, sur laquelle était venu se greffer un chœur gothique flamboyant à larges verrières, reliquaire géant pour éclats diffractés de soleil. Pour juger de l’effet, posez la tête de Grace Kelly sur le torse de Hulk, ou adossez la Sainte-Chapelle au Centre Beaubourg. Les paroissiens de Saint-Nicaise s’étaient ruinés pour s’offrir ce chœur, ce qui avait fait dire à un bel esprit de Saint-Godard qu’ils avaient le cœur haut et la fortune basse. À quoi un bélître de Saint-Nicaise, dans un français curieusement impeccable, répliqua qu’aux enfants de Saint-Godard, l’esprit ne venait qu’à trente ans. On en resta là, mais chacune des deux paroisses réservait à l’autre un chien de sa chienne.

Arriva l’année 1632. La coutume voulait que deux fois l’an, le même jour et à la même heure, les paroissiens de Saint-Godard et de Saint-Nicaise, rassemblés en deux cortèges distincts autour de leurs saints et de leurs curés respectifs, se frôlassent en procession à la frontière séparant les provinces ennemies. L’historien Amable Floquet[*] décrit ces défilés si dissemblables, si caricaturalement dissemblables (mais la réalité des écarts de richesse peut être caricaturale) : « [À droite,] des croix d’or, de brillantes étoles, des ornements splendides où l’or se relevaient en bosse ; puis, derrière toutes ces pompes, de grandes dames richement parées, des magistrats en robe rouge et des laquais en livrée qui leur portaient la queue ; à gauche, au contraire, à la suite d’un clergé simple et modeste, un peuple en veste, en sabots ou en galoches. » Cette fois-là, la bannière hissée par les Saint-Godardiens était particulièrement tape-à-l’œil. Elle avait été donnée la veille par la Présidente de Grémonville. Elle était en velours cramoisi. La bannière de Saint-Nicaise, faite d’un taffetas rose-pêche éculé, paraissait plus misérable que jamais. Les curés, sous les bannières claquantes, se lançaient obliquement des regards mauvais. Soudain, une bourrasque arrache à sa hampe la bannière de Saint-Godard, qui finit dans le ruisseau, parmi les immondices que charrie toute humanité, quelle que soit sa condition. Rires sous cape et clins d’yeux entendus dans le cortège rival. Le soir, dans le presbytère de Saint-Godard, trois marguilliers, front bas et morgue patricienne en berne, jurèrent d’avoir leur revanche. À Saint-Nicaise, après vêpres et salut, on se gaussait encore à qui-mieux-mieux de ce mécompte, dû très certainement à quelque divine flatulence.

Il y avait dans le cimetière, près de l’église Saint-Nicaise, une poutre immense, gigantale, fixée au sol par des barres de fer : la boise. Le mot vient du patois brayon et désigne un gros morceau de bois. Cette boise, écrit Floquet, était le palladium de Saint-Nicaise, son trésor le plus précieux. Elle n’avait pas d’âge ; deux savetiers de la rue des Maîtresses la faisaient remonter au déluge et l’on prétendait qu’elle s’entrouvrait sous le cul des parjures pour ne se refermer qu’après leur départ ou le rétablissement de la vérité. Elle avait survécu à tous les sièges, à l’anglais et aux deux français. C’était là que se réunissait depuis un temps immémorial le conseil des prud’hommes de la paroisse, vieillards toqués de laine, plus écoutés, plus respectés que les graves magistrats du Parlement. C’est à cette boise que les paroissiens de Saint-Godard, faute de pouvoir rivaliser en combat loyal avec des ouvriers râblés et rompus aux exercices physiques, décidèrent de s’attaquer. Sous le couvert de la nuit, alors que c’était leur tour de faire le guet à la porte Saint-Hilaire, quelques-uns d’entre eux, qui n’avaient pas vingt-cinq ans, s’introduisirent dans le cimetière et, laissant croire par leurs cris à une rixe d’ivrognes, s’affairèrent autour de la poutre. Le lendemain, stupéfaction des Nicaisiens : plus de boise ! Une rumeur de liesse leur parvenant depuis la Croix-de-Pierre, ils s’y précipitent : là, mortifiés, ils découvrent les restes fumants de leur palladium,autour desquels dansent les enfants de Saint-Godard, trop heureux de montrer que l’esprit leur est venu bien avant la trentaine. Rentrés chez eux, les Nicaisiens méditèrent une vengeance terrible. Attendant que les Saint-Godardiens fussent relevés, ils s’embusquèrent rue de l’Épée et, sur un signal de leur guetteur, se ruèrent sur les voleurs en avalanche compacte, dans l’espoir de les éparpiller façon grenade de désencerclement. De part et d’autre, on fanfaronna beaucoup, on se promit de se désentripailler proprement, de s’essoriller avec art et de s’énucléer dans les règles. S’il n’y eut point de morts ni de blessés, c’est qu’on n’en était qu’aux préliminaires. Bientôt, la ville tout entière fut transformée en champ de bataille et, après avoir promulgué en vain arrêt sur arrêt, le gouverneur de la province, le duc de Longueville, se résigna à faire faire une nouvelle boise pour les habitants de Saint-Nicaise, dont personne ne parvenait à décourager l’ardeur combative. Cette boise trop bien équarrie n’avait pas les mêmes vertus que l’ancienne et des grincheux murmurèrent que des menteurs invétérés y avaient posé leur séant sans qu’elle s’entrouvrît. On s’en contenta cependant. Les curés des deux paroisses ennemies, jusque-là restés sagement en retrait, profitèrent de cette mesure d’apaisement pour prêcher la concorde et siffler la fin des jeux de mains. L’archevêque de Rouen, Messire François de Harlai, les convoqua alors en son palais et, mi-sérieux mi-amusé, leur fit à haute voix cette remontrance : « Monsieur de Saint-Godard, et vous, Monsieur de Saint-Nicaise, vous avez parlé d’or, tous les deux, à vos paroissiens, et fait merveille, au jugement de tous ; mais, puisque vous aviez de si bonnes paroles à dire, par saint Romain, que ne les disiez-vous plus tôt ? »

Toute collision avec l’actualité n’est aucunement fortuite.

[*] Revue de Rouen et de la Normandie, 4e année, 1er semestre, Rouen, Le Grand, 1836.

Bertrand Rouzies et illustrations Internet.

 

 

 

© Daniel Caillet, 2016