PANORAMA XXL : DROIT DE SUITE !

Il y a un peu plus d’un an, je m’opposais avec véhémence au Panorama XXL et à l’ultra-communication de la Métropole en écrivant une lettre ouverte à Frédéric Sanchez, alors que le succès auto-proclamé était loin d’être démontré. En tant que citoyen rouennais, je demandais alors dans ce billet d’humeur un peu rude à ce que soit publié l’ensemble des chiffres de fréquentation et le prix réellement payé par catégories de visiteurs (voir copie de cette lettre ci-après).

Un an après, où en est-on ?

76 actu, qui se contente ici de relayer les chiffres officiels (et les superlatifs qui vont avec), écrit : « ouverts respectivement en décembre 2014 et mars 2015, le Panorama XXL, et l’Historial Jeanne d’Arc, à Rouen (Seine-Maritime), sont les derniers équipements culturels phares lancés par la Métropole Rouen Normandie. À eux deux, début juin 2017, ils ont franchi la barre des 500 000 visiteurs : 350 000 pour le Panorama XXL, 150 000 pour l’Historial Jeanne d’Arc ». « Accueillant un public régional qui a développé une réelle fidélité pour l’équipement, le Panorama XXL a vu sa fréquentation de touristes étrangers multipliée par trois en 2017 et des visiteurs en provenance d’Île-de France-en progression de près de 50% », détaille la Métropole Rouen Normandie. « Cette tendance encourageante s’explique par le succès de la toile Rouen 1431, présentée en exclusivité mondiale et dont le sujet rayonne au-delà du territoire français, et par l’enracinement du Panorama XXL dans le paysage culturel local ».

Quel beau satisfecit ! Mais qu’en est-il réellement ?

Le récent rapport de résultats de la Régie des Equipements Culturels de la Métropole, détaillant les chiffres-clés du Panorama XXL (arrêtés au 4 juin 2017) et de l’Historial Jeanne d’Arc (arrêtés au 1er juin 2017) montre plusieurs aspects (malheureusement) prévisibles et pervers de ces équipements :

– Pour 2016 (dont on dispose les chiffres sur l’année entière), sur 3,5 M€ de recette, la subvention de la Métropole s’élève à 1,56 M€, soit un peu moins de la moitié. En 2017, le poste recette est budgété à 3,475 M€. Par contre, les recettes de billetterie sont en large baisse (- 350 000 €) mais, ô miracle, la subvention de Métropole compense cette baisse en augmentant, elle, de 300 000 € ! La recette est donc maintenue à coup de subventions, et quand on voit les chiffres, on peut dire que l’on ne regarde pas à la dépense. Le monde de la culture métropolitain appréciera !

– En 2016, seulement 5% des visiteurs du Panorama XXL étaient étrangers, 18% pour l’Historial. Si l’intérêt bien plus important de l’Historial explique la plus forte présence d’étrangers, le moins que l’on puisse dire, c’est que les « derniers équipements culturels phares » de la MRN n’attirent que très modérément la clientèle européenne et internationale, malgré la machine de guerre mise en place pour les vendre. Et il faudra que la ou le « stagiaire en développement commercial culturel » recruté par la régie en juillet et août (voir post Facebook du Panorama XXL du 25 mai dernier) soit vraiment un génie dans son domaine (photo de la fiche de poste jointe, assez éclairante…).

– On notera que la fréquentation lors des week-ends d’ouverture (gratuits !) de chaque nouveau panorama est loin d’être anecdotique : plus de 17 000 entrées (sur 109 084 au total) pour « Rome 312 » (soit 15,6% !), près de 13 000 (sur 95 790 visiteurs) pour « Amazonia » (soit 13,6%) et 13 385 (sur 139 476 visiteurs) pour « Rouen 1431 » (soit près de 10%).

– Si on prend la subvention totale 2017 de la Métropole à la régie, soit 1,86 M€, à laquelle on soustrait la redevance qui revient à la Métropole (385 000€), on arrive à 1,475 M€. Si on fait le ratio entre ce montant total dépensé par la Métropole sur un an et la fréquentation totale (Panorama XXL + Historial) sur année complète (57 125 en 2016), on arrive à 25,82 €. Chaque visite coûte donc à la collectivité près de 26 €, un coût très lourd qui n’est pas investi ailleurs… Et on ne compte pas ici le coût de la subvention initiale, à savoir les travaux !

Voilà un tableau un peu moins idyllique de la situation qui doit faire relativiser le chiffre de 500 000 visiteurs, un chiffre qui, en valeur absolue, ne veut rien dire s’il n’est pas mis en contexte.

La Ville et la Métropole iront ensuite expliquer qu’elles ne peuvent plus ouvrir les monuments historiques à Rouen faute de moyens… Un non-sens doublé d’incompétence notoire pour une collectivité qui dit tout faire pour le rayonnement de sa ville-centre !

Copie de ma lettre ouverte à Frédéric Sanchez (30 mai 2016) :

Monsieur le président,

Il y a un peu plus de deux ans et demi, vous décidiez d’engager la CREA, actuelle Métropole, dans un nouveau « projet culturel et artistique ». Ce projet prend aujourd’hui la forme d’un cylindre aux « cinquante nuances de bleus » installé le long de la Seine quai de Boisguilbert, face à la perspective, désormais bouchée, de l’avenue Pasteur.

Le temps passe vite. Il y a quelques jours, tel un capitaine bravant les embruns de la politique locale, vous avez inauguré le troisième panorama rouennais, « Rouen 1431 », mais le premier inédit après « Rome 312 » (en décembre 2014) et « Amazonia » (en septembre 2015).

Qui aurait pu croire qu’un simple panorama susciterait autant de polémique ? En fin limier de la politique que vous êtes (vous n’auriez d’ailleurs pas pu trouver meilleure école que celle de Laurent Fabius pour cela), vous savez que la vie politique n’est pas toujours un long fleuve tranquille…

Je tiens néanmoins à vous rassurer tout de suite. Si mon propos est nécessairement politique, puisqu’il s’attachera à dire ce que je pense du panorama et de la farce qui entoure sa promotion, il n’est toutefois en rien dicté par l’idée de faire de la politique. Je parle ici en tant que citoyen rouennais et en mon nom propre. Ceci n’est donc pas la parole du parti pour lequel je milite. Ceci n’est pas non plus la lettre d’un collaborateur d’élus mais celle d’un habitant de la Métropole qui dénonce le fait qu’avec ce que vous appelez « un nouveau lieu culturel unique en France » (source : Dossier de presse – septembre 2014), vous ne fassiez, vous, que de la (mauvaise) politique.

L’idée de disposer d’un lieu pour exposer des grands formats était une bonne idée. C’était d’ailleurs, me semble-t-il, celle de Laurent Fabius. Cette belle idée a été enterrée quand vous avez préféré acheter au prix fort le concept clefs en main de Yadegar Asisi. Pour la parfaite information de nos lecteurs, cet « artiste » homme d’affaire allemand s’est spécialisé tout particulièrement dans le démarchage des collectivités locales en quête de projets tape-à- l’œil, et dont les dirigeants se plaisent à penser que la culture de la dite collectivité en sortira grandie… Après un petit séjour tous frais payés en Allemagne, vous êtes donc revenu enchanté et avez signé un gros chèque. Vous vouliez aller vite, être le premier (même si deux ans après, pas une seule autre ville française n’a encore souhaité se lancer dans l’aventure), au détriment de la réflexion et de la concertation. Première erreur, car ce monsieur Asisi n’est peut-être pas le seul sur le marché lucratif du panorama et d’autres types d’expositions auraient pu être envisagés.

La deuxième erreur découle directement de la première. L’homme d’affaire avisé, que vous n’êtes pas mais que Yadegar Asisi est, lui, sans conteste, sait que la transaction se fait toujours au détriment du plus pressé des deux. Le spécialiste en vente de panoramas en a donc profité pour dicter ses conditions, conditions que vous avez acceptées sans rechigner un seul instant. Les habitants de la Métropole ont donc eu le droit à « Rome 312 » et à «Amazonia», deux panoramas qui avaient déjà été rentabilisés en Allemagne depuis longtemps. Parce que bien entendu, il leur aurait été insupportable de devoir attendre le 28 mai 2016 pour découvrir un panorama à Rouen, une «attraction touristique de rayonnement mondial, incarnation de notre ambition d’allier notre patrimoine à la dernière modernité », comme vous l’écriviez dans le dossier de presse en 2014, mais une attraction qui existe tout de même depuis 1785… Passons !

C’est à ce moment là que l’affaire est devenue publique, et donc politique. Les Rouennais ont commencé à voir apparaître le « bidon » (son petit nom) dans le paysage. Hideux pour les uns, il devenait le chantre de la nouveauté et de « l’ouverture sur le monde » pour les autres. Attitudes exagérées, dans un sens comme dans l’autre. En tout cas, le projet sur le papier devenait une réalité palpable, imposant durablement sa marque « asisi » et faisant de l’ombre à la cathédrale (qui est là depuis un peu plus longtemps).

Au-delà de la question esthétique (qui n’est pas la plus importante), c’est d’abord celle de l’emplacement qui pose problème, et là encore, fidèle à votre réputation, elle n’a donné lieu à aucune discussion, mises à part peut-être quelques réunions d’information ici ou là. C’est là que l’on vous a entendu, d’une voix peu assurée, annoncer que si le projet était un succès, la structure serait déplacée rive gauche quelques années plus tard. Et tant pis si ça coûte encore un peu d’argent, on n’est plus à ça près. Vos amis verts ont certainement vu rouge à la découverte de la structure centrale en béton armé. Qu’à cela ne tienne, on fera peut-être un vrai panorama… Ironie du sort, au prix de quelques deniers supplémentaires, mais on n’est plus à ça près. Les Rouennais sont tout de même sympas !

C’est là que vous faites votre troisième erreur. Décidément, permettez-moi de vous dire que vous les accumulez ! Quelle est cette erreur ? Je vais le dire. Poussé par la nécessité de prouver au monde que vous ne vous êtes pas trompé, le succès se devait d’être (officiellement) au rendez-vous. À coups de discours inspirés par Spinoza, de communication caricaturale et d’autosatisfaction sur les réseaux sociaux, il fallait démontrer que le Panorama XXL était un équipement culturel qui allait attirer les foules et surtout les cars de touristes. À chaque inauguration, on se vante du succès populaire (qui l’est surtout grâce à la gratuité du premier week-end), en bref, la culture pour tous ! Je vous savais adepte de la langue de bois, mais vous dépassez là toutes mes attentes. Il y a quelques temps, vous communiquiez sur la gratuité des musées métropolitains. Comment justifiez-vous le prix du billet (presque 10 €) pour une attraction qui se visite en à peine une demi-heure alors que l’entrée dans les expositions permanentes des musées est désormais gratuite ? D’un côté, des musées qui œuvrent toute l’année pour diffuser l’art et la culture au plus grand nombre (et nous devons tout faire pour que cela continue). De l’autre, un panorama au coût prohibitif. N’y a-t-il pas là une contradiction flagrante ?

La culture a un coût. Le panorama a un coût aussi, c’est même comme ça que vous pouvez justifier un tel tarif. Alors pourquoi se priver des recettes des musées alors que la ville attire des touristes de plus en plus nombreux, en particulier ceux des croisières fluviales ? La culture n’a pas de prix mais elle a un coût, monsieur Sanchez. Proposer des expositions et des activités de grande qualité coûte de l’argent. Avec la gratuité totale, vous envoyez donc le message que les œuvres faciles et lucratives de Yadegar Asisi vaudraient finalement plus que celles des musées, dévalorisant au passage le travail des conservateurs, restaurateurs, conférenciers, etc.

Le panorama est une attraction (il a toujours été envisagé comme tel depuis le XVIIIème siècle). Parler d’équipement culturel est un abus de langage pour faire passer la pilule. La culture, ce sont les musées, les salles de concert, les galeries, et par extension, tout ce qui permet aux gens de s’enrichir par l’étude ou la pratique d’un art. Rien de tout ça dans le monde enchanté de Yadegar Disney Asisi…

Le Panorama XXL est un divertissement, à peine distrayant d’ailleurs. Et si c’est de la culture, alors elle n’est décidément pas pour tous… À la rigueur, avec un prix réduit de moitié, vous pourriez attirer plus de monde et surtout plus de métropolitains. Mais à 9,50 €, n’espérez pas en faire une sortie régulière du dimanche, même avec un « pack famille » dont le prix représente plus de deux mois de spectacles au Théâtre des Arts avec un pass Entrée + Moderato ! Mais j’oubliais, l’opéra, c’est pour les bourgeois… Il en faut pour tous les goûts, alors on fait un « truc » populaire (mais à un prix élitiste). Démagogie teintée de lutte des classes qui ne dit pas son nom, votre conception d’une politique pour la culture et son accès au plus grand nombre me laisse pantois ! À moins que je n’aie rien compris au socialisme…

Je m’amuse de constater que vos amis politiques, surtout les militants, vendent le panorama comme on vend une mesure politique prise par sa majorité. Ce « service après vente » sur les réseaux sociaux n’a plus rien de rationnel. Bien plus que le projet, ils défendent surtout votre décision et votre entêtement pour prouver que oui, le panorama, c’est bien et populaire. La preuve, 12 000 entrées en un week-end, vous êtes décidément très fort !

La page facebook du panorama est même censurée quand un commentaire moins dithyrambique vient troubler le tableau idyllique de la parole officielle. J’en ai fait l’expérience pas plus tard que ce dimanche. Un post de la page « Panorama XXL » indiquait que Rouen était l’une des deux seules villes au monde à disposer d’un panorama sur sa propre histoire. Pas de chance, il y en a aussi un à La Haye aux Pays-Bas (Panorama Mesdag, 1880-81). Re-pas de chance, il se fait que je me trouvais aux Pays-Bas ce dimanche et que je l’ai justement visité pour me faire ma propre impression. J’ai alors posté un commentaire pour demander à Madame Dufay et ses équipes de réviser leurs fiches… Je vous le concède, on eut vu commentaire plus aimable. De là à le supprimer, il n’y a qu’un pas que Laure Dufay n’a pas hésité à franchir, avant d’enlever définitivement le post entier devenu gênant… Une autre personne ayant repéré également l’erreur s’est vue répondre : « nous voulions parler des panoramas de Yadegar Asisi ». Le lecteur appréciera… Au lieu de s’enfoncer dans le ridicule, il eut peut-être été préférable d’admettre l’erreur, qui reste humaine ! Quoiqu’il en soit, à l’amateurisme, s’ajoute donc le sens aigu de la démocratie qui vous caractérise.

Monsieur Sanchez, les panoramas ont en effet une longue histoire, et il y en a dans de multiples villes du monde. Présentant souvent des reconstitutions de grandes batailles, ils présentent un intérêt historique et artistique variable. Celui de La Haye / Den Haag montrant le front de mer de Scheveningen en 1880 est très réussi. Une application permet de viser les différentes parties de la peinture avec son smartphone et ainsi d’obtenir des informations (également consultables sur un site interné dédié). Un élément pédagogique qui aurait certainement donné une plus-value intéressante à « Rouen 1431 ». L’entrée est aussi de 10 € mais il est rentabilisé et fait depuis longtemps partie du paysage de la capitale politique néerlandaise. Yadegar Asisi utilise des photomontages photoréalistes, c’est moderne mais c’est paradoxalement moins impressionnant qu’une peinture ancienne sur laquelle on scrute tous les détails incrustés par le peintre.

Il est néanmoins intéressant de voir à quoi pouvait ressembler Rouen en 1431, et une fois oubliées les incohérences historiques ou le côté village de Disney, on admettra que ce panorama a plus d’intérêt que les arbres de la forêt amazonienne. Les visiteurs jugeront, et je souhaite sincèrement que ce soit un succès bien qu’il ait été imposé au forceps sans concertation et avec un budget communication disproportionné.

Vous devez maintenant aux habitants de la Métropole la plus grande transparence. Je vous demande donc de publier l’ensemble des chiffres de fréquentation et le prix réellement payé par catégories de visiteurs. Car comme vous devriez le savoir, Monsieur le président, la démocratie est comme la culture : elle ne s’impose pas, elle se met en pratique…

Bien cordialement,

Mathieu Dranguet, Rouen – 30 mai 2016.

 

© Daniel Caillet, 2017