La revue professionnelle spécialisée dans le thème de la restauration du patrimoine, nous a commandé un article sur « L’architecture au temps des impressionnistes » (n°48 d’août – septembre 2010).

 

 

La Normandie peut être fière de son riche patrimoine architectural. De la deuxième moitié du XIXème à la fin de la première moitié du XXème siècle, le développement de l’activité industrielle et les débuts du tourisme balnéaire y ont grandement contribué. Un patrimoine marqué par les différents courants de l’époque durant laquelle le mouvement impressionniste est né et s’est développé.

L’environnement architectural dans lequel ont vécu les artistes a forcément, d’une manière ou d’une autre, marqué leur peinture. Et vice versa, car les échanges entre arts dits majeurs et mineurs sont une des caractéristiques de cette période.

L’affranchissement du carcan du passé aboutit alors à un mode nouveau de représentation artistique, pictural ou architectural. L’Art Nouveau très influencé par le japonisme, présente de nombreux points communs avec l’impressionnisme, un terme qui désigne cependant moins une école à proprement parler qu’une tendance qui a entraîné derrière elle toute une génération d’artistes et ouvert la voie aux révolutions stylistiques du début du XXème siècle. Par extension, on peut admettre que l’âge d’or de ce courant créé en 1874 se poursuit jusqu’à la guerre de 1914-1918.

Quel était donc l’environnement architectural normand à cette époque ? Plus particulièrement, quel Rouen ont pu découvrir les peintres impressionnistes ? Suivez le guide !

 

Trop tard. Ce qu’ils n’ont pu contempler

Un seul exemple parmi une multitude disparue. A deux pas de l’hôtel du Dauphin et d’Espagne d’Eugène Murer (le célèbre collectionneur établi place de la République, lieu de séjour de nombreux impressionnistes), nos artistes visiteurs ne purent qu’imaginer, grâce à quelques gravures, la magnificence de l’abbaye de St Amand. Sa remarquable façade sculptée, fut détruite lors du percement de la rue Royale (actuelle rue de la République) vers 1820 et la tourelle sera plus tard déplacée dans une cour privée de la rue Bouquet.

 

 

Leur univers. Ce qu’ils ont pu voir et qu’ils auraient pu peindre

Au cours de leurs pérégrinations quotidiennes, nos illustres promeneurs ont pu découvrir une « admirable et vénérable vieille ville » comme la présentait Camille Pissarro.

Ils ont pu voir in situ, l’une des rares boutiques gothiques médiévales de la ville (aujourd’hui, il en reste une au N°7 de la rue de la Pie occupé par le restaurant « Les Nymphéas », un petit clin d’œil involontaire à Monet !). Suite à l’élargissement de la rue des Boucheries St Ouen pour le passage du tramway, elle fut démontée en 1906 et réinstallée dans la propriété du collectionneur bibliophile Edouard Pelay, au N°74 de l’avenue Gustave Flaubert. Depuis, elle n’est malheureusement et anormalement plus visible. Nos artistes étaient-ils sensibles aux charmes des quelques maisons Renaissance de la cité que l’on compte sur les doigts de la main, comme la « Maison de Jérusalem » de la rue Etoupée, millésimée 1580 ?

 

 

Le patrimoine disparu lors du dernier conflit mondial est considérable, en fait la totalité du quartier au sud de la cathédrale jusqu’à la Seine, mais il y a aussi celui détruit à cause de l’ignorance, de l’incurie ou de la bêtise humaine. La liste en est interminable.

Les ponts qui scandent le cours de la Seine, reliant la ville historique aux nouveaux quartiers industriels, ont constitué des sujets d’études privilégiés pour les impressionnistes. Ils ont pu traverser le fleuve grâce au pont suspendu surnommé « pont fil de fer » en raison de sa fragilité et remplacé par le pont Boïeldieu en 1888, au pont « circonflexe » ou Corneille, mis en service en 1829, au fameux pont transbordeur et au nouveau pont aux Anglais. Au bord de la Seine, parfois gelée comme en 1896, et bien avant que les quais ne soient surélevés, le Cours La Reine était incontournable et il était de bon ton de s’y montrer avant de rejoindre sur l’île Lacroix, entre les deux rives, le Château Beaubet où la bourgeoisie venait s’encanailler loin des cheminées d’usines. S’enfonçant et flânant dans le dédale des ruelles pittoresques de la cité, ils connurent la maison des 4 Fils Aymon (aujourd’hui Musée national de l’Education) qui était alors un sordide hôtel meublé-débit de boissons réservé à une clientèle prolétaire, les boutiques jouxtant l’église St Etienne des Tonneliers, le débouché de la rue Harenguerie sur le porche sud de l’église St Vincent dont nos urbanistes d’après-guerre n’ont pu, ou plutôt voulu, conservé qu’une arche le long d’une artère déshumanisée et l’insalubre rue Malpalu qui rejoignait alors la rue de la République. Le logis des Caradas et la fontaine de Lisieux ont aussi figuré dans leur environnement quotidien avant d’être pulvérisés lors de la dernière guerre.

 

 

Ils eurent surtout la vision d’un Rouen en pleine effervescence à une époque où les constructions s’enchaînaient sans discontinuer. Après les réalisations de Charles Verdrel, le « baron Haussmann rouennais » à partir de 1860, Rouen verra s’édifier des fontaines monumentales (Ste Marie, St Jean Baptiste de la Salle, Jeanne d’Arc place de la Pucelle, nouvelles fontaines de la Croix de Pierre et de la Crosse). La façade classique du Palais de Justice trouvera un style Renaissance en harmonie avec le reste de l’édifice. Seront construits le « musée de Peinture » et la bibliothèque, l’Hôtel de la Douane, le nouveau Théâtre des Arts remplaçant celui incendié en 1876, tandis que la cathédrale s’élancera dans les cieux avec sa flèche et ses clochetons en devenant le monument mondial le plus élevé, mieux que la pyramide de Khéops. Deux autres « clochetons » complèteront le monument au niveau du sol à la fin du XIXe siècle, de part et d’autre du portail central. Nos peintres connaitront aussi le donjon restauré sur l’avis d’un certain Viollet le Duc, le regretté cirque du Boulingrin, les clochers de l’église St Paul entre autres. L’Art Nouveau fleurit alors aux quatre coins de la ville. Ainsi au N°102 de la rue Jeanne d’Arc à l’emplacement de la tour dite de la Pucelle où l’héroïne nationale fut emprisonnée, sur la nouvelle Bourse du Travail, la brasserie de l’Opéra et l’Alhambra, établissement de distraction emblématique. Ils purent aussi admirer l’Hôtel de Bourgtheroulde de style Renaissance, dépourvu de sa superbe échauguette démolie en 1831 et récemment reconstituée.

 

 

Si Pissarro évoque avec enthousiasme le marché de la place de la Haute Vieille Tour et le foisonnement de la rue de l’Epicerie, le commerce bénéficie des halles métalliques, type Baltard, place du Vieux Marché et au Clos St Marc.

C’était l’époque où l’urbanisme commençait à composer avec le progrès et notamment l’essor fulgurant du tramway électrique qui supplante rapidement les « taxis » hippomobiles. La première ligne dessert en 1896 la nouvelle gare de la rue Verte moins de dix ans après l’apparition des fils électriques sur la voie publique. Et la gare d’Orléans est achevée en 1898.

 

Trop tôt. L’après impressionnisme

S’il est vrai qu’une notable partie du patrimoine de la ville a disparu, a été dispersé ou n’est plus visible ou accessible de nos jours, une autre a été révélée grâce au déplâtrage de nombreuses maisons à pans de bois.

Mais Rouen, volontiers qualifiée de nos jours de « belle endormie » alors qu’elle était d’un dynamisme avéré avant-guerre, aurait grand besoin d’être ressuscitée !