Fraises et lauriers

Palmarès éloquent que celui de « Maître Jacques », l’idole d’une génération comme le rappelle une plaque commémorative sur le quai qui porte son nom rive gauche. Car il avait quelques tours dans son sac, dont cinq fois le tour de France. Excusez du peu.

Né à Mont St Aignan le 8 janvier 1934, il passe son enfance à Quincampoix dans la maison familiale à colombages. Elève de l’école communale puis du lycée Marcel Sembat de Sotteville, il va vendre dans le même temps sur les marchés rouennais les fraises cultivées par son père. Il pourra alors acheter un « vrai » vélo de course et la compétition cycliste deviendra vite son unique préoccupation en lui permettant d’en vivre bien, même s’il ne pédale pas par passion. Militaire à la caserne Richepanse, il est congratulé par André Marie alors ministre, reçoit la médaille de la ville de Rouen en 1957 puis la Légion d’Honneur en 1966. Froid, calculateur, joueur, mais aussi hédoniste et épicurien, sa médiatisation l’a parfois desservi face à un Poulidor dans lequel tout un chacun se retrouvait davantage. Il apparaît souvent au balcon de Paris Normandie ovationné par ses fans à qui il jette ses gerbes de fleurs.

 

Une courte vie, mais si bien remplie

Bon vivant et terrien dans l’âme, il devient propriétaire de la gentilhommière « Les Elfes » à St Adrien, où il pratique le ski nautique. Il avait baptisé son bateau « sifflet », souvenir d’un accueil hostile du public qui ne le ménageait guère. A cette époque, il confiait à Francis Bazire, son camarade d’entraînement et vice-champion du monde en 1963 : « Tu sais Francis, j’ai la notoriété, j’ai l’argent, pourquoi préparer mon avenir ? Je vais mourir à 50 ans. Je le sais. » Plus qu’une intuition puisqu’il s’éteindra à la clinique St Hilaire le 18 novembre 1987. Officiellement, cancer de l’estomac. Mais Jacques reconnaissait volontiers que les cyclistes de haut niveau usaient et abusaient de « vitamines », gentil euphémisme pour désigner le dopage.

Il renonce à la compétition en 1969 et achète un manoir du 18e siècle ayant appartenu à Guy de Maupassant à la Neuville Champ d’Oisel. Il y devient gentleman farmer entouré de ses vaches du Wyoming.

On pouvait le rencontrer à Rouen en compagnie d’amis fidèles à « La Couronne », à « L’Ours » ou au « Bœuf Couronné », rue Beauvoisine devenu aujourd’hui « L’Emporium Galorium », un restaurant qu’il affectionnait particulièrement; ou alors, dans une brasserie de la rue du Général Leclerc où il s’adonnait à l’une de ses passions, le poker, avec une de ses amies… une certaine Annie Cordy. Une stèle lui rend hommage à Quincampoix à une longueur de sa tombe.

 

© Daniel Caillet, 2018