Cinq anecdotes insolites sur l’abbatiale Saint-Ouen, la deuxième merveille de Rouen

La cathédrale Notre-Dame de Rouen (Seine-Maritime) lui fait de l’ombre, mais l’abbatiale Saint-Ouen recèle de trésors cachés et de petites histoires à raconter. Tour d’horizon.

Henry Decaëns est administrateur de l’abbatiale Saint-Ouen depuis 1991. Ancien bibliothécaire de l’université de Rouen, il en a été le directeur de publication. Il fait visiter le lieu qu’il connaît par coeur. (©SL / 76actu)

Il grimpe les marches qui mènent à la couronne de l’abbatiale Saint-Ouen sans fléchir. Depuis 27 ans qu’il en est l’administrateur, Henry Decaëns connaît chaque passage de l’édifice religieux. « J’ai les clefs, j’en profite », assume avec malice celui qui a photographié l’abbatiale « avec toutes les lumières ». L’ancien bibliothécaire de l’université de Rouen (Seine-Maritime) livre ses petites histoires du deuxième plus grand monument de la ville.

Quand Rouen était ville de garnison, les Alliés ont visité

Pendant la Première Guerre mondiale, les soldats du Commonwealth – l’Empire britannique – étaient stationnés à Rouen, en arrière des lignes de front. « Ils en ont profité pour visiter », sourit Henry Decaëns. À l’intérieur d’une des plus hautes tourelles de l’abbatiale, le guide colle sa lampe torche sur un mur. Le soldat Buckley a gravé le nom de son régiment, le 6th Australian Artillery, et sa ville d’origine : Melbourne. C’était le 11 octobre 1918 :

Un mois avant la fin de la guerre, vous rendez-vous compte ?Buckley n’a pas été le premier curieux des hauteurs rouennaises. Un Écossais a aussi joué du couteau le 18 août 1916, laissant sa trace « historique » dans le calcaire. Un marquage plus noble pour Henry Decaëns que les tags laissés par les « petits cons qui ont profité des échafaudages », s’emporte doucement l’historien en montrant un oeil graffé. Une corde pendant depuis un toit témoigne des escapades menées par des visiteurs nocturnes.

 

Les pigeons, habitants indésirables : « On régule comme on peut »

Ces intrus ne sont pas les seuls à agacer le Rouennais de 76 ans. « On pourrait tout de même mettre des grillages aux ouvertures », souligne-t-il en évitant un nid de jeunes pigeons. La plupart des escaliers sont recouverts de fientes, quand il ne s’agit pas de cadavres rabougris. « Ils entrent sans savoir comment sortir », jure Henry Decaëns. En plus de l’odeur, les déjections attaquent la pierre millénaire, « ça abîme », dit-il en écrasant un œuf :

On régule comme on peut.

Une problématique connue de la Ville de Rouen, propriétaire des murs. « Nous rencontrons des difficultés pour trouver une solution viable afin de limiter l’accès des volatiles », reconnaît la municipalité. Elles sont multiples : « nombreuses ouvertures en meurtrières », « inaccessibilité », « accès non équipés de portes »…

Pour y remédier, il faudrait « une installation conséquente qui devrait être mise en place depuis l’extérieur ». Ou nettoyer :

Cela peut s’avérer plus simple mais représente un coût non négligeable en raison du nombre important d’heures de main-d’œuvre pour le nettoyage et l’enlèvement. Nous allons le chiffrer.

 

Seul moment de répit sans la nuée d’habitants volages du lieu : le tintamarre des cloches. Quand elles sonnent les coups de midi, quelques minutes en retard et après les autres clochers de Rouen, les pigeons se cachent.

« Quand elles sonnent, le beffroi se met à grincer »

Car elles en font du bruit, Saint-Ouen, Marie et Julie-Marcelle. Comme toutes les cloches de France, elles ont été baptisées. La première pèse quatre tonnes, la deuxième trois, la dernière une tonne. Avant qu’elles ne se lancent dans leur partition, le guide prévient : « Quand elles sonnent, le beffroi se met à grincer. »

Quelques secondes plus tard, la dizaine de mètres de bois caché à l’intérieur de la tour de croisée craquelle. Les croisillons permettent de supporter le poids des cloches, leurs vibrations et d’épargner l’édifice. Bâtie à partir de 1318, l’abbatiale a requis toutes les prouesses techniques de l’époque pour s’élever à une soixantaine de mètres. Au sommet, une couronne a été préférée à une flèche, « par prudence ». Les cloches sonnent et la pierre demeure.

« Nous enregistrons la nuit » pour éviter « les gens ivres »

L’autre musicalité venue de l’abbatiale est tirée de son orgue Cavaillé-Coll, daté de 1890 dans un buffet du XVIIe siècle. « Depuis que je suis ici, j’ai compté 125 albums enregistrés », assure Henry Decaëns. Il cite César Franck et Louis Vierne, respectivement organisateur et compositeur.

S’il n’avait pas été guide au Mont-Saint-Michel (Manche) ou à la cathédrale Notre-Dame de Sées (Orne), il en aurait compté plus, « peut-être 140 ». En plus d’être un des plus prisés de France, l’orgue de Saint-Ouen a une autre particularité :

Nous enregistrons la nuit pour éviter le bruit des voitures et du bar en face. Il y a des pièces qu’on ne peut pas enregistrer avant 3h du matin.

Il a même déjà dû stopper des répétitions « à cause des gens ivres » qui hurlent au-dehors. En plus d’être le garant symbolique des murs, propriété de la mairie voisine, Henry Decaëns lui voue une admiration non dissimulée. Au point central de l’abbatiale, entre le choeur, le transept et la nef, il redirige son doigt de l’orgue vers ce qui le surplombe. « Nous avons demandé, en 1981, à une maître-verrière de refaire ce vitrail. »

Le vitrail du Christ, « égaré » pendant la Seconde Guerre mondiale

Ce travail a été réalisé sous le contrôle d’un architecte des bâtiments de France. L’abbatiale est un monument historique depuis 1840. Le vitrail de 1981 a été conçu environ 200 ans après que l’original ait été « soufflé par un ouragan à la fin du XVIIesiècle ». La pièce, qui avait été « rafistolée depuis », avait été restaurée au XIXe siècle. « Mais pas déposée pendant la Seconde Guerre mondiale », entame Henry Decaëns :

Tous les vitraux ont été déposés pendant les deux guerres mondiales, par crainte des bombardements comme il y en a eu à Reims. Ils sont tous partis en caisse à Niort. Ils ont été remplacés par des bois et des verres cathédrales.

« Pas très heureux », ce type de verre blanc subsiste sur une des 80 ouvertures que compte l’abbatiale. Hormis celui de 1981, un seul autre vitrail n’est pas d’origine. Et pas des moindres : celui du Christ. La caisse le contenant a été « égarée » pendant la Seconde Guerre mondiale.

 

Au-dessus du choeur de l’abbatiale trône le vitrail du Christ crucifié. À sa gauche figurent les personnages de l’Ancien Testament, à sa droite ceux du nouveau. (©SL / 76actu)

Puis retrouvée, après que l’élément a été refait par un maître-verrier. « Il est toujours en caisse à Rouen », sait l’historien. La ville a su préserver ses fenêtres, conte-t-il :

Les vitraux de l’église Saint-Vincent, détruite en 1942, ont été réutilisés en l’église Jeanne-d’Arc.

Particulièrement lumineuse, l’abbaye de style « gothique rayonnant » est un modèle de lumière. « Il y a des fenêtres à tous les niveaux », vante Henry Decaëns, la comparant à la cathédrale, « plus sombre ». Du toit de Saint-Ouen, il explique la conception des arcs-boutants, permettant cette prouesse, réalisée grâce à la richesse de la soixantaine de moines bénédictins qui ont occupé le lieu.

Puis montre Rouen qu’il a, comme son monument, photographiée sous tous les angles : « J’ai toujours l’impression que la lumière est plus belle. »

 

 

76actu

Daniel Caillet, 2018