Retour sur la vie d’Aristide Briand qui repose en paix à Houlbec-Cocherel

 

Les Hulottes, la première propriété où il a vécu.

Politiques. Dans l’Eure, ils ont visité un ami, battu la campagne, trouvé le repos éternel. Retour sur le passage de ces élus historiques. Aujourd’hui : Aristide Briand, enterré à Houlbec-Cocherel.

Entre juillet 1909 et octobre 1929, sous la IIIe République, il a été à 11 reprises le chef du gouvernement sous l’étiquette de Républicain-Socialiste, parti de centre gauche. Dans la durée, il a également occupé plusieurs postes ministériels, parfois en parallèle de la présidence du Conseil : à l’Instruction publique, aux Beaux-Arts, aux Cultes et à la Justice d’abord, mais aussi à l’Intérieur et surtout aux Affaires étrangères, où il était encore en fonction deux mois avant sa disparition, à Paris, à quelques jours de son 70e anniversaire.

Aristide Briand a marqué son temps à plus d’un titre. Il n’était encore que député de la Loire lorsqu’il mena, avec d’autres parlementaires, les travaux qui allaient aboutir, en 1905, à la séparation de l’Église et de l’État. Un texte de loi dont il sera le rapporteur à l’Assemblée Nationale.

Havre de paix pour un pacifiste

Pacifiste convaincu, l’ancien avocat né à Nantes (44) a été un acteur essentiel des relations internationales au lendemain de la Première Guerre mondiale. Il est notamment l’homme des accords de Locarno (1925), qui jetaient les bases de la fragile réconciliation franco-allemande. À ce titre, il s’est d’ailleurs vu décerner le Prix Nobel de la paix l’année suivante. Certains le considèrent même comme le père, avant l’heure, de l’idée d’Union Européenne.

Un homme de paix avait besoin d’un havre de paix. C’est au hameau de Cocherel (commune nouvelle d’Houlbec-Cocherel) qu’il a trouvé ce bonheur, simple, et même le repos. Ses cendres y reposent dans un monumental tombeau en granit, gravé de son nom et prénom, depuis le mois de juillet 1932. Une stèle, à quelques mètres, honore sa mémoire.

« C’était sa volonté, raconte Hélène Dumur, qui vit à deux pas depuis plus de trente ans et s’est prise de passion pour son illustre voisin. Sa sépulture était en fait dehors du cimetière actuel, dans une terre non-chrétienne. »

Athée, « mais pas anticlérical », Aristide Briand a découvert Cocherel par hasard, à l’occasion d’une partie de chasse dans le domaine du Bois-d’Houlbec. « Il musardait plus qu’il ne chassait. Il n’aimait pas ça, il préférait la pêche, explique Hélène Dumur. Ce jour-là, il s’est en fait perdu. Il a atterri dans un café-tabac auberge. »

Le coup de foudre est immédiat. Il y loue d’abord une chambre, sous le nom de M. Bertrand, personne ne l’ayant reconnu. Ce n’est qu’une fois démasqué qu’il fera l’acquisition d’une première maison, proche du pavillon de pêche où il avait déjà ses habitudes.

On raconte que ce célibataire endurci et séducteur invétéré, mort sans descendance (officiellement), y emmenait ses conquêtes féminines. « On était loin du luxe et du confort qu’espéraient ses maîtresses, note Hélène Dumur. Les sièges étaient par exemple de simples piles de Journal officiel. »

Au fil des années, Aristide Briand fera l’acquisition d’autres biens immobiliers, de terres et de prairies. « Il a racheté tout le pays, résume-t-elle. Tout Cocherel, ou presque, lui appartenait. » Il y aura d’abord Les Hulottes et ses 14 ha de terrain. Puis viendra notamment la Chebuette, pour permettre à un abbé de continuer à y couler ses vieux jours, et la ferme de la Cailleterie, sur le plateau, qu’il se serait payée, dit-on, grâce à la bourse du Nobel.

Le dernier séjour d’Aristide Briand, « gros fumeur et malade du cœur », date de la fin du mois de février 1932. C’est à cette occasion qu’il formule le vœu de reposer dans le hameau eurois pour l’éternité. Il s’éteint quelques jours plus tard.

Le 3 juillet, lors de la cérémonie qui entoure son inhumation, Édouard Herriot, alors président du Conseil, aura ces mots : « C’est ici, à Cocherel, qu’on approche le mieux Aristide Briand, surveillant un blé qui lève ou une avoine qui bleuit, demandant la protection de son calme intérieur à l’un des paysages simplement harmonieux de notre pays. »

Du Pôle Nord à Pierre Mendès France

Aristide Briand a séjourné au hameau de Cocherel de 1909 à 1932. Que s’est-il passé ces deux années-là dans l’Eure, en France et dans le monde ?

À son arrivée dans l’Eure, alors peuplé d’un peu plus de 300 000 habitants, la présidence de la République est occupée par le centriste Armand Fallières. L’Affaire Dreyfus, qui a divisé la France et s’est achevée en 1906 par l’acquittement du capitaine alsacien, est encore dans toutes les mémoires. Les fameuses Brigades du Tigre (Georges Clemenceau) ont tout juste deux ans.

1909 : c’est aussi l’année de la béatification de Jeanne d’Arc, de la conquête du Pôle Nord par Robert Peary et de la première traversée de la Manche en avion par Louis Blériot. En juin, en Provence, se produit également la plus grande catastrophe sismique connue à ce jour en métropole. Ce tremblement de terre a fait 46 morts.

L’assassinat de Paul Doumer

Vingt-trois ans plus tard, alors que l’Europe se relève péniblement de la Première Guerre mondiale, un autre péril s’annonce. Le Parti National-Socialiste et Adolf Hitler seront au pouvoir en Allemagne aux premières lueurs de 1933. Une autre dictature, celle de Salazar au Portugal, vient de s’installer pour quarante ans.

La nuit tombe aussi sur la France, le 6 mai, avec l’assassinat du président de la République Paul Doumer, mortellement blessé de trois coups de feu par un émigré russe.

L’année 1932 est aussi une année olympique, et américaine. Les JO d’hiver et d’été se déroulent successivement à Lake Placid, puis Los Angeles. André Leducq remporte aussi son deuxième et dernier Tour de France cycliste.

1932 voit naître Jacques Chirac et un certain Pierre Mendès France devenir député de l’Eure. Il n’a que 25 ans. Il est à l’époque le plus jeune parlementaire du Palais Bourbon.

Paris Normandie

© Daniel Caillet, 2018