Rouen désolée… […]

À la fin des années 1960, Jean Lecanuet, qui accède à la mairie de Rouen, décide, conjointement avec le ministère de la reconstruction et de l’urbanisme (MRU), d’accélérer le processus de « rénovation » du centre-ville historique en faisant démolir purement et simplement près de 80 % du secteur prolétarien épargné par les bombardements de 1944, soient les quartiers Saint-Nicaise, Croix-de-Pierre et Martainville, où vivait un Rouennais sur trois. De l’aveu même d’un fonctionnaire du MRU, pris d’un accès démiurgique, la Seconde guerre mondiale « n’ [avait] pas assez rasé Rouen ». On prétendit mieux faire que les forteresses volantes.

En hachures grasses, les quartiers détruits depuis 1945 (d’après Patrice Quéréel, « La ville évanouie, Rouen, un demi-siècle de vandalisme », Saint-Aubin-lès-Elbeuf, Page de Garde, 1999)
En hachures grasses, les quartiers détruits depuis 1945 (d’après Patrice Quéréel, « La ville évanouie, Rouen, un demi-siècle de vandalisme », Saint-Aubin-lès-Elbeuf, Page de Garde, 1999)
Ces quartiers prolétariens, qui concentraient 40 % des garnis de la ville, comptaient nombre d’immeubles insalubres, dont les courées sales et obscures, embuées par d’incessantes et vaines lessives, abritaient germes tuberculeux, ateliers de fortune, jardins potagers et trafics en tout genre. On ne s’y aventurait pas sans risques à partir d’une certaine heure et par les nuits sans lune. Voilà pour la caricature, en partie vérifiée, bien entendu, car pour le reste, il y régnait une convivialité que tous les anciens habitants regrettent amèrement. La misère endémique n’excluait pas une grande mixité sociale, et même – comme cela sonne étrangement à nos oreilles ! – culturelle, puisque que des familles somaliennes vivaient là, attirées par les promesses de travail sur les chantiers de la reconstruction, en parfaite harmonie avec les indigènes, des Cauchois et des Bretons, fondus les uns dans les autres depuis le XIXe siècle. Ces quartiers, très scolaires et très religieux, possédaient tous les commerces utiles, en plusieurs exemplaires et parfois en vis-à-vis. Le bâti était vétuste, certes (la faute à la manie de plâtrer les pans de bois, qui accélérait, en emprisonnant l’humidité, le pourrissement des structures, et aux deux guerres mondiales, qui, en gelant les loyers, avaient privé les propriétaires des moyens d’entretenir les toitures et la zinguerie), mais restaurable. Certaines demeures à encorbellement remontaient au XIVe siècle et côtoyaient d’élégants hôtels particuliers de style Henri II. Quasiment tous les immeubles étaient à colombages plus ou moins apparents.

Sur les 2 410 immeubles du secteur est, 132 seulement tombaient sous arrêté de péril. 600 autres réclamaient des réparations urgentes.

Mais non, on ne fit pas dans la dentelle. La marche en avant de Lecanuet piétina tout cela, sauf les plus belles pièces, démontées et remontées en décor moyenâgeux dans l’hypercentre touristique, et l’on bétonna et l’on goudronna à tour de bras, parce que c’était à la mode, parce que ça faisait propre, parce qu’il fallait produire du neuf à tout prix et fournir des débouchés aux cimenteries et aux aciéries françaises. On nettoya du même coup la population. Les trois-quarts des habitants, incapables de payer les loyers des immeubles modernes qui se dressèrent à la place de leurs bicoques, furent « déportés » (c’est leur mot) et dispersés dans de nouveaux ensembles moins cossus, à la périphérie, loin de leurs repères et de leurs amis. Les quartiers est n’avaient pas été ravagés par les bombardements, ils le furent par les urbanistes et la municipalité. Lorsqu’il fut décidé de détruire l’îlot B (quartier bas Saint-Nicaise), un des lieux les plus pittoresques de la ville, où André Hunebelle était venu tourner en 1962 Les Mystères de Paris, la pilule passa tellement mal que, la main sur le cœur, on dut promettre en vrac l’installation d’artisans d’art, l’ouverture d’hôtels, de restaurants, de galeries, d’une Maison de l’Europe, d’une Maison des jeunes, d’une Maison de la culture et d’un cinéma d’art et d’essai. Rien ne tout cela n’advint et de bêtes clapiers poussèrent, pour lapins aisés. Un dortoir résidentiel. Un de plus.

Lecanuet orchestra avec le sourire un massacre sociologique de masse, par ignorance de ce qui fait le tissu conjonctif d’une ville vivante. S’il s’était posé un peu avant de se mettre en marche, il n’eût pas abîmé « sa » ville comme il l’a fait, il n’eût pas imposé sa conception hygiéniste et eugénique de l’épanouissement et du mieux-être à des Rouennais plus riches humainement que matériellement, qui perdirent dans l’opération le peu qu’ils avaient. Il n’y eut certes pas mort d’homme, mais une mort sociale a de multiples conséquences, et pas des moins ravageuses pour les générations qui suivent.
http:// blogs.mediapart.fr

 

© Daniel Caillet, 2017